Un sens


Un essai / le premier

* * [ Pré ] * *


Un essai sur le sens.

Un essai sur la foi.

Non non, ne fermez pas la page, il y a aussi plein d'autres trucs très intéressants : des révoltes, des désespoirs, des réflexions (ou au moins des débuts), des questions, quelques découvertes, et même du sexe. Il y a à boire, aussi, pour les assoiffés.

Et j'assume tout. Sans rien revendiquer, bien sûr :).

Bien à vous.


* * [ Début - 0 ] * *


- Maman, qu'est-ce que tu fais ?

- Je prie.

- Qu'est-ce que ça veut dire ?

- Prier, c'est se rappeler qu'il y a quelque chose de très grand, quelque chose au-dessus de tout qui fait que tout a un sens. C'est aussi se soumettre à cette chose. Et c'est prendre acte de ses responsabilités face à elle et à tout ce qu'elle implique.

- Cette chose c'est quoi ?

- On l'appelle Dieu. Certains l'appellent Allah, d'autres Yahvé, d'autres encore la divisent et lui donnent plusieurs nom. Certains lui donnent un visage, d'autres pas du tout, et d'autres encore, plusieurs.

- Mais qu'est-ce que c'est, je ne comprends rien...

- Pourquoi ne fais-tu pas de mal à l'école, pourquoi n'es-tu pas incorrecte avec tes camarades, avec la maîtresse ?

- Parce que tu m'as dit qu'il ne fallait pas, que ce n'était pas bien.

- Pourquoi d'autre encore ?

- ...

- Cherche.

- Parce que tu vas me gronder, et la maîtresse aussi.

- Mais tu pourrais faire du mal sans qu'on le sache, sans que quelqu'un s'en aperçoive. Mieux encore, en étant maline tu pourrais faire le mal et obtenir des choses que tu n'aurais pas eu si tu étais restée correcte.

- ... c'est vrai...

- Alors à ton avis pourquoi tu ne le fais pas ?

- ...

- Cherche.


* * [1] * *


- Maman, tu sais, je crois que je sais.

- Quoi donc ?

- Je sais pourquoi je ne fais pas le mal.

- Pourquoi ?

- Parce que je n'aime pas ça. Tu sais, l'autre fois, j'ai gardé la monnaie du pain et j'ai acheté des bonbons avec. Tu n'as rien vu et je ne t'ai rien dit.

- ...

- Je n'ai pas aimé ces bonbons. Enfin si, mais... j'aurais préféré pouvoir te rendre ton argent.

- Alors ?

- Alors je ne fais pas le mal parce que je n'aime pas ça, parce que je sens qu'il ne faut pas.

- C'est bien. Un jour tu sauras chercher plus loin, plus profond.

- Quand ça maman ?

- Bientôt, ne sois pas trop pressée. Bientôt.


* * [ 2 ] * *


- Bonjour jeune fille. Pourquoi tu souris comme ça, toute seule sur ce banc ?

- Parce que je sais, vieille femme. Parce que ma mère avait raison. Je sais maintenant.

- Tu sais quoi ?

- Je sais pourquoi je ne fais pas de mauvaises choses, et lorsque j'en fais, malgré moi, je sais aussi pourquoi.

- Et pourquoi donc, alors ?

- Mais parce que, bon sang, tout ça a un sens, forcément. Tout. Le bien, le mal, tout est à sa place, toi, moi. A nous de faire avec, complètement, doucement et avec responsabilité, pour finir par être en mesure de dire "j'ai bien fait", "j'ai fait au mieux".

- ...

- Oui, il y a quelque chose, forcément, quelque chose qui nous demandera des comptes, un jour.

- ...


* * [ 3 ] * *


- Mais, dis-moi jeune fille, que fais-tu là sur ce banc ? Ca fait un moment que je te vois là : tu n'as donc rien à faire d'autre, personne à voir ? Je te croyais en attente d'un rendez-vous et je ne vois pas de joli jeune homme arriver...

- Pas de joli jeune homme, vieille femme, il est parti... ou plutôt je l'ai... "congédié"... renvoyé chez lui, quoi. Il ne reviendra pas. Il n'y en aura plus d'autre.

- La jeunesse, ses espoirs, ses désillusions... Il t'a trahi ? Il ne t'aimait pas ? Est-ce toi qui ne l'aimais pas ? Peut-être que ça ne me regarde pas...

- Pas de problème vieille femme, ça fait du bien de parler à quelqu'un. Je te connais bien, tu sais, je te vois souvent ici. Je suis dans ton appartement je crois : car tu loues ce banc, n'est-ce pas ? A moins que tu ne l'aies acheté...

- Ne te moque pas. Ce banc me suffit. C'est vrai que je l'aime bien. Mais tu vois, je suis gentille, je sais le partager... Le joli jeune homme alors ?

- Il m'aimait, beaucoup même. Moi aussi je l'aimais. Quand on était loin. Mais je suis incapable d'aimer quelqu'un de près. L'amour m'insupporte dès qu'il s'approche. Il m'étouffe à trop vouloir exister. Il réveille mes doûtes, mes angoisses, il les transforme en violence, en haine. Vu de l'intérieur c'est pas très beau à voir. De l'extérieur je crois que c'est pas terrible non plus... j'ai tout tenté, mais mes nerfs lâchaient à intervalles réguliers et de plus en plus fort. J'ai même du arrêter de m'alimenter, pour essayer de calmer tout ça. Je me suis épuisée physiquement, moralement, la violence et la haine ont reflué, un peu, mais mes doûtes sont restés. Bel et bien là, à fleur de vie. Je les sentais, ils n'attendaient que la plus petite occasion pour me mettre à nouveau à terre, moi, mon amour, ma morale, mes pensées, mon calme, ma sincérité elle-même. Insupportable.

- ... je ne sais pas quoi dire... je ne suis pas sûre d'avoir tout compris... c'est fini alors ?

- Oui.

- Que vas-tu faire ? As-tu des parents ? Ca occupe, des parents.

- Ma mère est décédée depuis longtemps. Je crois qu'elle ne supportait plus sa vie. Mon père, c'est moi qui ne supportais plus sa folie, son absence de coeur. Je l'ai rejetté, il y a quelques années déjà. Je n'imagine pas le revoir un jour. Qu'aurais-je à lui dire ? Ma haine ? C'est déjà fait et ça n'a rien changé. Mon amour ? Je n'en ressens pas pour lui. C'est la haine qui le remplace, et on ne peut pas haïr toujours, ça fatigue à la longue, ça détruit. Puisque je suis lancée, et comme de toute façon tu vas me poser la question, j'ai un frère et une soeur, les deux personnes qui comptent le plus pour moi. Ils sont bien partis dans la vie, tous les deux, ça fait chaud au coeur de voir ça. Je me suis éloignée d'eux, non pas parce que je ne supportais pas leur amour, mais parce que je ne voulais pas, je crois, qu'ils se sentent redevables de celui que je pouvais leur porter. Ils avaient déjà tant de charge sur les épaules. Aujourd'hui encore j'ai peur d'être un poids pour eux. Et maintenant je ne sais pas si je saurais les aimer de près. Je ne suis pas sûre d'en avoir jamais été capable. Même si, c'est vrai, ma place de soeur entre eux-deux me manque beaucoup. Je les aime tant... Mais il vaut mieux qu'ils soient loin, qu'ils ne le sachent pas trop. Ils ont leur vie maintenant, ils sont adultes, ils n'ont plus besoin de ça, ils doivent pouvoir avancer. Si tu savais comme je les aime... c'est effrayant. Jamais je ne risquerai de leur faire de mal, jamais. Je suis une sacrée froussarde, vieille femme.

- Une froussarde abandonnée qui rejette, qui quitte, qui congédie, qui part... tu es une drôle de froussarde. Je te trouve plutôt courageuse. Moi je n'ai abandonné personne, je n'aurais jamais pu, les gens sont juste partis d'eux-mêmes, comme ça, les uns après les autres. Mes enfants, eux, n'aimaient pas ces bouteilles qui me tiennent pourtant si bien compagnie. Ma mère, la dernière personne de ma famille, est morte il n'y a pas si longtemps. Depuis c'est vrai j'occupe ce banc une bonne partie du temps. Mais, dis-moi, que fais-tu donc ici, si tu n'attends personne ?

- Je cogite. Je visite ton appartement, je te parle. Je profite du calme retrouvé. Je pense à ma mère. Je pense au sens.


* * [ 4 ] * *


- Dis-moi, vieille femme, à ton avis, pourquoi je te réponds, pourquoi je te parle ? Et toi, pourquoi persistes-tu à vouloir saluer les gens, ces gens qui te méprisent pourtant si spontanément ? Pourquoi, dis-moi ?

- Et bien, je ne sais pas jeune fille. Il faut bien vivre, exister un peu, pas trop mal...

- Oui, pas trop mal, mais pourquoi donc "pas trop mal" ? Qu'est-ce donc que ce mal, au juste, quel sens a-t'il encore pour des gens seuls, isolés, sans attaches ? Et pour les autres ? Nous savons encore écouter notre coeur, vieille femme. Nous savons encore l'importance de notre âme, malgré notre insignifiance, notre solitude, notre désespoir. Nous savons que tout ça a un sens et qu'il faut faire en sorte de ne pas le troubler.

- Un sens... vraiment tu crois que tout ça a un sens... Le seul sens que je vois c'est celui du bonheur. Figures-toi qu'il y a des gens, pas beaucoup, c'est vrai, mais il y en a, qui me répondent, et qui sont heureux de le faire. Il y en a même qui s'arrêtent pour discuter. Même si je n'en aime pas certains, beaucoup trop vaniteux dans leur charité pas si gratuite qu'elle se voudrait. Mais ça fait plaisir quand même, ça me rend heureuse.

- Le sens du bonheur, oui, pourquoi pas. Il ne contredit en rien le sens de notre existence. Au contraire, il marche avec lui, il y participe. Cela a un sens de vouloir être heureux. Et pourtant dans l'absolu rien ne nous y oblige. Les notions de bien et de mal devraient être subjectives, et pourtant elles ne le sont pas. Elles sont universelles. Elles sont peut-être l'objet-même du sens, ce sens qui est au-dessus de tout...

- Tu me rapelles une amie, une très vieille amie, une italienne...

- Normal, j'ai des racines italiennes... mais ça ne se voit pas franchement, d'habitude, comme ça, à première vue...

- ... je veux dire : elle était bonne-soeur. Elle me parlait souvent d'un sens elle aussi. Pourtant la Bible n'en parle pas il me semble. Bizarre cette bonne soeur. Je l'aimais bien. Elle se fatiguait à vouloir sans cesse courir plus vite que la vitesse que le plus rapide de ses petits protégés pouvait espérer un jour pouvoir atteindre. Elle en a épuisé, du petit monde, comme ça. Ils n'ont jamais compris. Elle non plus d'ailleurs. Elle est morte bien avant son tour, épuisée de n'avoir pas trouvé son rythme. Elle disait aussi que les bonne-soeurs ne sont sans doute pas si près du bon dieu que ça. Elle ne précisait jamais son étrange pensée, mais j'imagine que ça devait participer à sa course folle.

- ??!?? Je te fais vraiment penser à elle ou tenais-tu à lui faire une oraison funèbre ?

- Peut-être bien les deux. Je pensais que tu pouvais comprendre... ma longue tirade t'a touchée, non ?

- Vieille femme, tu es insupportable, tu le sais ? Tu me plais bien.

- Tu vois qu'il n'y a pas besoin de sens pour persister à parler aux jeunes filles.

- Pourtant tes paroles ont un sens, vieille femme, tu ne vas pas nier ça quand même ?

- Sans doute, mais ce sens me préoccupe très peu. Peut-être que je l'ai accepté depuis trop longtemps, c'est devenu une vieille habitude à laquelle je ne fais plus vraiment attention... ma bouteille me préoccupe bien plus. Et aussi les jeunes filles qui sourient tristement toutes seules pendant des heures, tranquillement assises sur mon banc.

- Vieille femme, toi aussi tu me fais penser à quelqu'un...

- Et pourtant je n'ai pas de racines communes avec cette personne, n'est-ce pas ?

- Je ne sais pas... tu me fais penser à un rêve. Et je ne suis pas même sûre d'accepter tout à fait ton irréalité...


* * [ 5 ] * *


- Dis-moi, petite-soeur, crois-tu en Dieu ?

- Et bien, vieille-morphée, figures-toi que je suis passée par quelques phases assez antagonistes vues d'ici. J'ai d'abord été profondément athée, aussi profondément qu'on puisse l'être, c'est-à-dire très superficiellement : je ne croyais alors qu'en mon passé sans fond, en mon écran d'ordinateur tout lisse qui ne me mentait que très rarement, en mes pizzas régulières qui me rappellaient que c'était peut-être pas si mal de vivre (mes origines italiennes qui ressortaient peut-être, à moins que ce ne soit ton amie qui venait déjà hanter mon four), et, surtout, je croyais en mon conjoint d'alors, en mes amis, en mon frère et en ma soeur, en "mes" montagnes, en ces lueurs tellement éclatantes que je peux encore les contempler aujourd'hui, alors que je me retrouve si loin d'elles. J'avais tellement de chance que je n'avais pas besoin de croire en quoi que ce soit. Et quand je me suis retrouvée célibataire, le cinéma, la lecture, le sport et la musique suffisaient à remplir le vide de ma vie solitaire.

- Mais ça ne t'a plus suffi.

- C'est vrai, j'ai commencé à m'agiter. Non pas à chercher un sens, mais à vouloir sortir de cette société de consommation si vide, de mon travail si froid. Je voulais m'agiter pour l'être humain. J'ai eu ma phase, non pas humaniste, mais carrément idéaliste. Je me suis orientée vers les ONG, d'abord à Lyon, puis à Nouakchott. Ces deux missions m'ont réconciliée avec mon travail, mais n'ont rien calmé de cette agitation qui commençait à prendre une sale tournure. En Mauritanie j'ai découvert, tant dans l'ONG que dans la société elle-même, la tâche immense que l'homme devait encore accomplir pour se réconcilier avec lui-même. Pour ma part je me suis contentée de m'époumoner à clamer ma confiance en mon collègue de travail mauritanien, à jeter un oeil dans la communauté catholique nouakchottoise, à réintégrer une place de soeur distante dont j'occultais encore l'importance réelle qu'elle avait pour moi. Je suis repartie avec un nouveau grand frère, deux nouvelles familles, le projet fou de revenir un jour monter une Société de Services en Logiciels Libres, le rêve de pouvoir retrouver une vie de couple. Le dernier joli jeune homme dont on parlait tout à l'heure est Mauritanien. Je l'ai rencontré en brousse, dans une ville qui vit tellement sur son ancestrale grandeur que les visiteurs, quelques soient leurs diverses nationalités et conditions, ne peuvent que se recentrer entre eux, tout à coup soudés de force par leurs différences, ne serait-ce que le temps de pouvoir entrevoir un interstice dans ce bloc compact de hautaine majesté.

- Tu t'égares, tu ne réponds pas à ma question.

- Pardon. Disons qu'en Mauritanie j'ai découvert la possibilité de croire en Dieu. En France il en était hors de question. Respecter les croyants n'était déjà pas chose facile à affirmer, tellement ils donnaient l'impression d'avoir honte eux-mêmes de leur foi, et tellement ils préféraient, non pas la cacher, mais tout au moins la taire. Il fallait vraiment se retrouver minoritairement athée au sein d'un bon petit groupe de Catholiques en confiance pour que poser des questions sur leur foi ne revienne pas à attenter à leur pudeur. Et, surtout, j'ai toujours eu l'air très suspecte quand j'affirmais ne pas croire tout en disant m'intéresser avidement à ceux qui croyaient. Je pensais alors que cette avidité faisait partie de l'intérêt que j'ai toujours eu pour l'être humain. En fait je respectais profondément ces gens et j'enviais leur trésor sur lequel je pensais n'avoir aucune prise ni aucune chance d'en avoir. Et l'apparence si fragile de ce trésor, affichée par la timidité forcée de leurs détenteurs, n'arrangeait rien à mon avidité : au mieux elle l'augmentait, au pire elle me mettait en colère contre ces pieux et raisonnables avares qui se crispaient si facilement sous les premières questions. De leur côté, ces Catholiques, qui se sont toujours révélés par la suite très ouverts, m'en voulaient de leur infliger encore une agression d'athée réaliste-matérialiste envers leur foi que l'espace public ne supporte plus depuis longtemps et que les médias, en investissant même l'espace familial, privé et personnel, les ont obligé à reléguer en eux-mêmes, au plus profond d'eux-mêmes. Bref, tout le monde était en colère. Souhaitons que ça finisse par évoluer...

- Et en Mauritanie, alors ?

- J'ai découvert la force de la foi, la sérénité qu'elle apportait à tous ceux qu'elle irradiait. J'ai découvert l'ouverture de l'Islam. La joie de la communauté catholique africaine. Dans l'apparent chaos de Nouakchott, balançant entre le quartier riche de Tevragh Zeina et les quartiers pauvres du Cinquième et du Sixième, j'ai commencé à accepter qu'il puisse y avoir un sens à tout ça, à tant de d'injustices. Vieille femme, là-bas tu n'as pas le choix. Si tu ne crois pas que la misère elle-même a un sens, tu ne peux pas continuer à vivre. On ne peut pas se révolter toujours. Encore moins désespérer éternellement. On finirait par en mourir bien trop vite. L'évidence de l'existence d'un sens m'a donc nourrie peu à peu, sans même que je m'en rende compte. J'y ai lentement puisé l'espoir nécessaire pour accepter la place que j'occupais. Pour accepter la misère alentour dans la même bouffée que les énormes 4x4 rutilants. Pour accepter de prendre une douche fraîche le matin avant de croiser des gamins en loques traînant des bidons à bout de bras sur le pas de ma porte. Tu peux oublier le sens, vieille femme, mais il est là quand même. Evident. Tu peux même le renier si tu veux. Il reste quand même, il perdure fidèlement, et toi tu continueras quoi que tu fasses à le clamer, par exemple en adressant la parole sans jamais te décourager à des jeunes filles trop immobiles, en persistant à croire au bonheur.

- ... tu permets ? Je m'en vais proclamer qu'il y a un sens en me dirigeant vers cette boutique, là, que la providence a remplie de bouteilles. C'est dingue ce qu'il peut faire soif en pleine saison froide au contact d'une petite bonne-soeur.


* * [ 6 ] * *


- Donc tu as commencé à croire en Dieu en Mauritanie.

- Je vais te donner soif, excuse-moi : je suis convaincue aujourd'hui d'avoir toujours cru en ce sens que même toi tu appelles si facilement Dieu. Je n'en avais simplement pas conscience. Ou j'avais oublié... Non, en fait c'était bien pire que ça : je le reniais. Mais j'y croyais, au fond. Sans doute était-ce la raison de mon profond respect envers les croyants français, et celle de mon trouble, tout aussi profond, pendant les messes nouakchottoises. Si tu savais aussi le nombre de fois où je me suis sereinement laissée bercer par les appels à la prière des mosquées, par la voix psalmodiante du muezine et celle des enfants pendant le ramadan... Les clochers des églises ont toujours eu pour moi quelque chose de mystérieusement rassurant, et en Mauritanie les minarets les ont si naturellement remplacés que je n'ai même pas eu à m'en étonner. Toi-même je suis sûre qu'au fond tu es croyante. Tu transpires la bonté. Tu le sais, non ?

- Mouais. Tu as raison, au moins pour la soif. Je t'offre une gorgée ?

- Non merci. L'alcool a pour moi le goût amer du désespoir depuis un bon moment.

- Tant mieux. Mon banc je le partage facilement, je suis bavarde et curieuse, mais ma "bonté", comme tu dis, a bien du mal à s'étendre jusqu'à ma bouteille. C'est que ma retraite est bien maigre, et ma mère ne m'a rien laissé de plus convaincant pour sa mort qu'un vieux chat pelé et 3 mois de loyer à payer. Un inconvénient de trop parler ; on finit par s'attacher jusqu'aux proprios, ces loups sans scrupule...

- Ohla ! ta bouteille se vide trop vite je crois...

- Eh ! Bonne-soeur, ne t'attaques pas à ma bouteille. Je veux bien respecter la tienne, pourtant pleine de sens et qui donne beaucoup trop soif, mais de ton côté prends soin de la mienne s'il te plaît. Ne la retourne pas comme ça dans tous les sens. Elle est fragile sous ses airs agressifs.


* * [ 7 ] * *


- Mais, dis-moi petite bonne-soeur, que fais-tu de toutes ces guerres de religion dégueulasses ? Quel sens ton Dieu peut-il leur donner ?

- Je ne sais pas. Je dirais qu'elles n'ont pas de sens. Qu'elles sont contre l'idée-même d'un sens. Vieille-morphée, vraiment, sérieusement, honnêtement, réfléchis. Regarde mieux. Si l'actualité te brouille la vue regarde en arrière, prends les croisades par exemple. Crois-tu que ceux qui les ont décidées, qui ont massacré comme ils l'ont fait, penses-tu vraiment qu'ils étaient sincères, au clair avec leur conscience, quand ils clamaient qu'ils le faisaient pour leur "Dieu" ? Et l'inquisition, à ton avis, était-elle sincèrement elle aussi au service d'un quelconque "Dieu" ? Tout cela avait-il un sens ? Non. Bien sûr que non. Tout ça, toutes ces souffrances n'avaient aucun sens profond. Et ça n'en a toujours pas aujourd'hui. Il n'y a même pas besoin de se référer à toutes les lignes de la Bible qui proclament exactement l'inverse de chaque crime commis alors pour en être convaincu. Non, tout cela n'avait pas de sens. Pas de Dieu derrière tout ça, si ce n'est celui qui aura forcément jugé comme il se doit ces assassins sans foi. Tout cela était politique, des guerres de territoires, des luttes d'influence, des massacres pour sauvegarder des pouvoirs en déclin ou qui se sentaient menacés.

- Eh ! Mais tu te contredis... Peut-être n'es-tu pas si croyante. Mon amie la bonne-soeur italienne (que je connaissais bien ; c'est elle qui courait le plus vite derrière mes bouteilles pour me les confisquer, à croire qu'elle avait encore plus soif que moi), cette bonne-soeur aurait dit qu'il faut accepter les bienfaits de Dieu comme ses épreuves. Elle aurait dit que même les guerres ont un sens, la famine, les épidémies, les bombes atomiques et Hitler...

- C'est vrai, je suis très loin d'être bonne-soeur. Les "vrais" croyants, ceux qui ont suffisamment avancé dans leur foi (ou beaucoup trop, selon mon point de vue), vont jusqu'à affirmer que Dieu est aussi derrière les épreuves. Pour ma part je place la notion de "volonté divine" à un niveau bien trop concrêt pour le laisser participer facilement à une notion aussi abstraite que celle de "Dieu". Peut-être que je suis encore trop rationnelle dans ma foi. Dieu est pour moi ce qui donne un sens à la vie, à l'existence. Si tu crois en lui, si tu suis son sens, alors tu t'appliques à faire le bien, tu t'efforces de concrêtiser ses valeurs d'ouverture, de partage, de respect, d'amour. Sinon tu proclames le désordre, le nihilisme, le chaos, le désespoir, qui n'ont aucun sens.

- Et tu grilleras en enfer.

- J'espère bien ! Sinon comment supporter tant d'injustices ? Puisqu'il y a si peu de justice ici bas, il faut bien que le porteur de sens, celui qui sait tout, celui qui voit tout, s'en charge.

- En clair tu crois en ce qui t'arrange, en ce dont tu as besoin pour garder espoir. Pas très catholique la petite bonne-soeur... Bientôt je vais penser que tu veux inventer une nouvelle religion.

- Doucement, avec ma bouteille, toi aussi ! Il n'y a pas de livre que je respecte plus que ceux des textes sacrés. Mais c'est vrai que je suis encore bien naïve, et que mon "espèce de foi", la conscience que j'en ai, est bien trop récente... J'aurais sans doute besoin de lire la Thora, la Bible, le Coran, d'autres textes encore, bouddhiques pourquoi pas. Des textes nihilistes, aussi, sans doute. Des réflexions athées, pour voir comment les gens parviennent à vivre dans un univers sans Dieu. J'ai la sensation étrange, à la fois exaltante et un peu intimidante, d'être au début d'un recommencement. J'ai l'impression désagréable, sans doute pas si fausse, de ne rien connaître, d'être tout à fait inculte, qu'une bonne grosse partie de moi-même manque à l'appel. J'ai l'impression d'être désarmée, de n'avoir pas les outils qu'il faudrait pour commencer à reconstruire le futur.

- ... tu es sûre que tu ne veux pas boire une gorgée ? Tu m'inquiètes, petite-soeur.


* * [ 8 ] * *


- Vieille-morphée ? Tu sais, je me demande, parfois...

- Oui ? Je crois que tu peux y aller, on se connaît bien maintenant.

- Et bien, je me demande si l'homme, dès qu'il parvient à vivre dans un monde à peu près lisse, coupé de toute préoccupation matérielle trop crue, avec ce qu'il faut pour travailler, s'épanouir, se divertir, je me demande si il n'en profiterait pas tout simplement pour se passer de celui qui lui a permis d'avoir tout ce confort, celui auquel ses ancêtres ont du se raccrocher pour avancer, peu à peu, pour lui permettre enfin, un beau jour, d'accéder à sa condition... L'homme est ingrat, je crois bien. Il souffre d'amnésie chronique. Regarde d'où vient le mal aujourd'hui. Les guerres que certains hypocrites ou aveugles continuent à appeler "guerres de religion" : l'Irak, l'Afghanistan, la Palestine. Territoires, pétrole, armes. Bientôt ce sera la guerre de l'eau. Regarde le pillage des ressources naturelles des pays pauvres. L'homme riche, éloigné de tout besoin de croire en Dieu (croire vraiment, je veux dire, pas "à la Bush"), se permet de répendre la guerre et la misère, sans plus de scrupule qu'un termite sur une jeune pousse. Alors qu'il a entre ses mains un système économique dont il pourrait se servir dans le bon sens, pour permettre à tous d'accéder à un minimum de sécurité, il le pervertit à outrance et s'attache à engranger toujours plus de recettes. Cet homme riche en est arrivé à dégoûter les êtres les plus raisonnables de ce capitalisme qui pourrait tant faire pour l'humanité. Tout ça pourquoi ? Parce qu'il a oublié qu'il y avait un sens, parce qu'il a oublié d'avoir peur du châtiment qui l'attend forcément un jour ou l'autre.

- Petite soeur, c'est désespérant, ce que tu dis-là...

- Tellement désespérant que je vais bientôt finir par croire que toutes ces guerres, toutes ces misères, inévitables puisque l'homme oublie régulièrement ses devoirs, ont très certainement elles aussi un sens.

- Croire cela te soulagerait ? Cette volonté divine... elle m'effraie, moi. Comme le destin. Tout ça m'écoeure.

- Bois un coup, vieille-morphée, ça ira mieux.

- J'en ai même plus envie, tiens. Tu sais, cette bouteille est très bien pour guérir mon désepoir, pour remplir le vide. Mais elle ne peut pas grand chose contre le dégoût. Mes révoltes n'ont jamais été fichues de respecter l'intégrité physique de mes bouteilles.

- Et, comme tu tiens trop à tes bouteilles, tu reprends vite la route du désespoir...

- Petite bonne-soeur, je te l'ai déjà dit, doucement avec mes bouteilles. Toi aussi tu préfères la tienne, ta bon-dieu de bouteille pleine de sens, tu la préfères, et de loin, aux révoltes.

- ... les révoltes m'épuisent, c'est vrai. Elles ne sont pas tenables sur la distance. A moins de les mener en artiste. Je n'admire pas que les croyants, tu sais. Les musiciens, les danseurs, les peintres, les écrivains, les poètes, tous ces gens qui arrivent à tant dire, à tant faire, sur l'être humain, avec si peu de matériel, ça m'a toujours sidéré... Ils ont une force et une endurance, dans la révolte, bien supérieures aux nôtres. Très peu s'épuisent à l'exprimer. Beaucoup puisent dans leur art la force de la continuer, cette révolte, de la renforcer, même. De la faire vivre. Peut-être est-ce idéaliste ce que je déclame-là. Les artistes m'impressionnent. Ils m'intimident et me font un peu peur, aussi. La source d'espoir qu'ils représentent m'a tout l'air de n'être qu'un bien joli mirage. Mais peut-être ont-ils bien plus contribué à améliorer le monde qu'on le pense. Au moins ils aident à le supporter. Et puis ce qu'ils font, ils le font bien, et c'est déjà quelque chose il me semble.

- Les artistes... Sais-tu que j'ai joué du saxophone, dans mon jeune temps ?

- Tu sais, vieille-morphée, tu n'as pas besoin de ça pour m'impressionner...

- Sérieusement, j'avais beaucoup moins besoin de boire, en ce temps-là. Ma révolte, je ne la laissais jamais dégénérer en désespoir. Je la soufflais, et pas trop mal à ce qu'on disait. Si mes enfants m'avaient vue...


* * [ 9 ] * *


- Vieille-morphée, il se fait tard...

- Petite-soeur, tu es jeune, donc pressée, je ne t'en veux pas. Que comptes-tu faire maintenant ?

- et bien...

- Je veux dire : maintenant que tu es seule ?

- Mais je ne suis pas seule. Regarde ces lueurs. Elles sont loin, oui, mais elles ont été éclatantes, un jour, chacune à son heure. Certaines le sont encore, même si c'est de moins en moins souvent. Elles ont fait que je suis là, encore, malgré tout. Et cela a un sens, ces lueurs et ma situation, là, assise sur ton banc, souriante et heureuse de te parler.

- Laisse donc un peu ce sens, petite bonne-soeur, et regarde vraiment, enfin, pour une fois. Peut-être que je suis vieille, peut-être que je bois, mais, au moins, je sais regarder, je sais voir, moi. Tu es seule. Tu te retrouves seule. Seule dans ton grand appartement, seule avec ta bête-bouteille pleine de sens, seule face à la vie. Comme moi.

- Peut-être bien, oui. Si je me souviens bien c'est même cette solitude qui m'a poussée à me poser vraiment cette question, la seule qui vaille d'être posée...

- Ce sens ! Toujours ce sens ! Tu es encore plus pénible que ma vieille italienne, tiens ! Elle chassait peut-être mes bouteilles, mais toi tu m'y plonges, et pas de façon agréable. T'es vraiment pas apte au service, ma petite !

- Peut-être bien. Nous verrons. Tout ira comme ça doit aller, de toute façon, maintenant. C'était écrit, déjà au moment où j'ai commencé à m'agiter et à chercher à mettre les voiles. Et sans doute même bien avant...

- Arrête, je vais finir par rouler sous mon banc. C'est encore trop tôt. Penses un peu aux pigeons, il faut pas bousculer leurs habitudes, eux aussi ont droit à un peu d'ordre et de calme dans ce monde de bruts...

- ...

- Bon, sérieusement, petite-soeur, tu ne vas quand même pas rentrer dans les ordres ?

- Sincèrement ? Je n'en ai aucune idée. Pour le moment il faut que je creuse la question du sens. L'idée de rencontrer des gens qui vouent leur vie à ce sens-là me plait bien. Moi aussi je suis curieuse. Et, surtout, j'en ai marre de désespérer. De me révolter, aussi. Sans tout abandonner, j'aimerais beaucoup que tout ça serve à quelque chose. Quelque chose d'autre que de passer huit heures par jour devant un écran pour empêcher des petits malins d'investir des réseaux qui pourraient être bien mieux protégés par beaucoup de mes collègues. Je suis une bien piètre informaticienne, tu sais. En fait je me suis perdue dans mon domaine. A tout vouloir faire je ne fais rien complètement. Je surnage dans des documentations ennuyantes qui pour beaucoup s'appliquent à rester superficielles pour éviter que le lecteur finisse par maîtriser le sujet. L'information technique aussi est une valeur recherchée et conservée avec jalousie. Bref, je me débats de partout, dans la question du sens comme au travail, et tout ça m'use. J'aspire à avoir des réponses. A les chercher, d'abord. Ensuite on verra.

- Et c'est chez les bonne-soeurs que tu penses les chercher, ces réponses ? Pourquoi elles ?

- Je te l'ai dit, elles ont choisi de vouer leur vie à Dieu, j'imagine qu'elles ont réfléchi pour en arriver là.

- Oui... mon amie italienne faisait même partie d'une communauté qui demande à ses ouailles de renouveler leurs voeux chaque année. Année après année, dans des face-à-faces avec elle-même assez terribles, mon amie se posait soigneusement la question. Elle finissait toujours par renouveler. J'imagine que toutes ces soeurs-là ne font pas ça aussi consciencieusement, mais quand même, c'est pas rien... vraiment folles, ces soeurs.

- Hé ! Vielle-morphée, touche pas à ma bouteille !

- Attends, tu n'y es pas encore... Connais-tu par exemple les trois voeux communs à toutes les communautés ?

- Oui. le premier : pauvreté. Pas de problème. Je n'ai besoin que de quelques vêtements, d'un matelas, d'un bureau, de quelques feuilles et d'un stylo. La phase égoïste de ma vie est déjà largement entamée, vieille-morphée ; j'ai la sensation d'avoir entrepris et réalisé toutes les folles bêtises que ma petite personne timide se devait de tester...

- Arrête, ça me vieillit tout ça, et ça me donne le cafard. Le deuxième : chasteté !

- Tu sais, vieille-morphée, quand je disais que le joli Mauritanien serait le dernier, je ne plaisantais pas. Tu as pris ça pour une révolte passagère, une révolte de jeunesse, parce que tu ne me connais pas. L'amour d'un conjoint m'est insupportable, je le sais maintenant avec certitude. Cet homme-là n'était pas commun, tu sais. Il avait la patience, la force, le calme, l'espoir infatigable des Musulmans qui n'ont jamais douté de leur foi. Aujourd'hui encore, malgré tout, il persiste à croire que quelque chose est encore possible. Son incroyable aptitude à rêver avait réussi à me convaincre qu'avec lui c'était possible. Lui que j'aimais tant et qui m'aimait tant... Mais je n'ai pas encore fait mon deuil de son départ, je crois, j'en parle encore beaucoup trop, excuse-moi.

- Y'a pas de mal, petite-soeur... mais la chasteté quand même... tu ne peux pas renier que tu es une femme, tout de même. Et tu es plutôt jolie... si féminine..

- Ne te moque pas, vieille-morphée. Je sais que ces habits trop grands, trop sombres et trop classiques ne collent pas vraiment avec la jeune femme du troisième millénaire. Et je ne sais pas me maquiller, je n'ai même jamais essayé. Tout ça ne m'intéresse pas, ça m'ennuie royalement. Mais pour revenir à la chasteté, j'ai aussi une conception bien ennuyeuse du sexe : je ne le conçois pas sans amour. Et, ne supportant pas l'amour d'un conjoint à moins de 1 000 km, tu vois bien que ça ne changera pas grand chose à mon état actuel.

- Je vois surtout que c'est bien triste, tout ça. Te rends-tu compte que tu renonces à ce qu'il y a de meilleur dans la vie, je veux dire l'amour d'un conjoint ? C'est du gâchi. Un beau gâchi. Tu n'as pas le droit. Ca n'a pas de sens.

- Justement, vieille-morphée, il faut que je le trouve, ce sens. Il existe, je le sais, j'y crois, il ne peut pas en être autrement. Tu sais, ce qui me gêne le plus, chez les soeurs, c'est le troisième voeux.

- Obéissance.

- Oui. Le renoncement que les soeurs affichent sans problème m'afflige. Ca ressemble trop à de l'abandon, à de la résignation, et je n'aime pas ça.

- Oui, sous tes airs calmes et tristes, au fond tu es une agitée. Tu aimes te débattre. Pas étonnant que tu m'aies fait penser si vite à cette Italienne... Mais tu sais, cette obéissance, comme tout, a des limites. Tu auras ton espace de liberté, dans lequel tu pourras te débattre autant que tu le veux, et dans lequel d'ailleurs, au regard des supérieures, tu ne te débattras sans doute jamais assez. Ma vieille amie italienne n'avait rien de résignée, tu peux me croire.

- La vie en communauté m'inquiète, aussi. Je ne sais plus parler. Qu'avec des illusions, certes alléchantes de patience compréhensive, mais des illusions quand même. Parce qu'enfin, tu peux me le dire, maintenant, tu n'es pas réelle, vieille-morphée, n'est-ce pas ? Mais ça n'a finalement pas d'importance. Je ne sais plus parler, plus communiquer, depuis trop longtemps. Descendre à la pause café le matin papoter avec mes collègues de travail, pourtant adorables, me demande de plus en plus d'efforts.

- Tu aimes te débattre, et aussi te laisser embourber. Tu es fatigante. Oui, ton Mauritanien devait être sacrément patient... excuse-moi. Tout ça me semble tellement irréel, à moi aussi. Tu vas finir par m'agiter aussi. Et puis non, tiens, une petite gorgée.


* * [ 10 ] * *


- Au fait, petite bonne-soeur, ton bonhomme, il est musulman, tu m'as dit. C'est pas lui qui t'aurait tourné la tête avec sa religion, des fois ?

- Fais doucement avec ma bouteille, s'il te plaît. Oui, il est musulman, et oui, il me parlait beaucoup de sa foi, du Coran...

- Le Coran... Ce mot me fait frémir, rien que de le prononcer...

- Parce que tu n'en as jamais lu une sourate. Si tu savais, si tu savais, vieille-morphée, comme il est intéressant ! En réalité, crois-moi, ce Coran-là est beau comme un être humain. Il est aussi complexe que lui, il a ses mêmes zones d'ombre et de lumière, toutes ses perspectives qui désarçonnent, qui obligent à réfléchir et incitent à garder l'esprit bien ouvert, en éveil. Il contient les mots qui apaisent, qui permettent d'espérer, qui redonnent de la force, quelques soient les épreuves, quelques soient les souffrances, quelques soient les défis. Et tu ne peux jamais en avoir fait le tour, tu peux le relire indéfiniment, il te livrera toujours plus de questions, d'hypothèses, de réponses, de secrètes évidences oubliées.

- Mais, les terroristes, la charia, toutes ses choses affreuses que tant de spécialistes disent avoir étudié...

- Je ne sais pas de quels spécialistes tu parles. En général ceux qui savent vraiment sont jugés trop ennuyeux et inintéressants pour être largement diffusés. Les médias, vieille-morphée, nous poussent à un athéisme brutal et révolté. Je le sais, c'est lui, cet athéisme buté, qui en était devenu chez moi presque primaire, qui me faisait renier cette partie de moi, la foi. Alors qu'elle est elle-même si logique, si naturelle ! Si tu savais comme ça fait du bien de ne plus rejetter spontanément en bloc cette si grosse partie de l'humanité qui fait aussi partie de notre histoire, de notre culture, à laquelle on doit tant, qu'on oublie de nous le rappeler dans ces fameux médias ou non... Al Farabi, Averroes, Léon l'Africain, Ibn Khaldoun. Pourquoi ces noms n'apparaissent-ils pas dans les livres d'histoire ? A croire qu'on en veut aux Arabes. L'histoire de France ne retient que leur défaite à Poitier, c'est affligeant.

- C'est vrai ce que tu dis-là. J'ai beau chercher, je ne me souviens pas avoir entendu grand chose de positif à leur sujet, à tous ces gens-là. En fait je n'en connais même pas vraiment. Des voisins que je croise à l'occasion en saluant poliment. C'est dommage, finalement.

- On ne peut pas aller contre notre propre société, contre la pensée commune du moment, pas toujours, c'est difficile. On se laisse entraîner par la vie, on ne prend pas le temps de réfléchir vraiment à ce qu'on entend, de vérifier les informations, de creuser. On finit par adhérer d'emblée, mécaniquement, rassurés par ces beaux costumes-cravates, ces belles mines de scientifiques photogéniques, ces beaux échanges verbaux qui n'ont plus grand chose de spontané ni de sincère. Ou si on n'adhère pas mécaniquement on se laisse quand même peu à peu investir par une certaine pensée, une certaine logique, une certaine vision de la vie et du monde. Et qu'on nous mette des émissions un peu plus complètes, qui prennent soin d'approfondir, de relier les informations entre elles, et voilà que ça nous fatigue déjà. Ou alors on les oublie bien vite, dans le flot polluant d'images et de sons environnants. Aujourd'hui je ne supporte plus la télévision non plus. Pire, j'en ai peur. Comme internet je sais que je pourrais passer des heures à flotter d'informations potentiellement intéressantes en informations potentiellement intéressantes. Je sais que je m'éparpillerais si je commençais à en allumer une. Cette médiocrité révélée face à l'image est réellement effrayante. C'est elle qui finit par commander, tant qu'on n'a pas éteint cette machine infernale. On s'y laisse perdre, on a même l'illusion d'être moins bête, moins vide, plus fort, après s'en être gavé. C'est vrai, après on peut faire illusion en société. Savoir de quoi parler, comment en parler, avec quel vocabulaire, sur quel ton, en faisant appel à quelles références. Parler de quoi ? Bah, des attentats, des guerres, des partis politiques, de la dernière gaffe du Président, des prochaines innovations technologiques, des nouveaux loisirs, des évènements culturels à l'affiche.

- Tu recommences à te débattre. Calme-toi. Ne jette pas tout. Moi ça me fait envie ce que tu racontes-là. Des informations, c'est toujours bon à prendre.

- Sans cohérence n'importe quelle accumulation d'informations ne vaut pas grand chose. J'ai sans aucun doute une très mauvaise mémoire, mais, au-delà de ça, je sais que j'ai perdu beaucoup de temps devant des écrans. Le manque de culture dont je te parlais tout à l'heure n'est pas anodin. On ne peut pas tout garder en mémoire. Une profusion incohérente n'a rien de constructif. J'aurais du lire, au lieu de passer du temps là-devant. Au moins on prend un minimum soin de choisir les livres, on ne zappe pas, on demande conseils, on cherche une orientation, un fil conducteur, le plus imperceptible soit-il. Mais nous dérapons, vieille-morphée, il se fait de plus en plus tard et cette discussion m'agite.

- Petite-soeur, tout de même, ne t'engage pas tout de suite. Laisse passer un peu de temps.

- Rassures-toi, rien n'est moins sûre qu'un quelconque engagement. Pour le moment je tatônne. J'essaie de rattraper tout ce temps perdu, de compenser tout ce gâchi d'informations. Je me cultive. Ma tête est un vrai chantier, il faut bien que j'essaie de faire quelque chose. Cette orientation vers les communautés religieuses va sans doute m'ouvrir une toute autre voie. Je ne fais que poser des questions, je cherche, je provoque ce destin qui t'écoeure. Je sais bien que si je ne le fais pas il continuera à m'ignorer soigneusement, celui-là.

- Mais ne te condamne pas non plus. Tu as le droit de vivre, avec tes doutes aussi, en couple. Il doit y avoir un moyen, une solution, autre que de chercher un homme à toute épreuve.

- Je sais, vieille-morphée, je sais : il faut que j'aille me faire soigner. Je vais quand même commencer par aller questionner les bonne-soeurs ; crois-moi si tu veux mais ça me paraît bien moins hasardeux, et beaucoup plus constructif.

- Pourquoi pas, à toi de choisir ta bouteille après tout. Si tu sens que celle-là est la bonne, tente.

- Merci. Au revoir, vieille-morphée. Je ne t'oublierai pas.

- De rien, petite-soeur. Je ne t'oublierai pas non plus. Reviens te débattre dans le coin, à l'occasion. Je te tiendrai ce bout de banc-là au chaud. Avec ma bouteille. Ma proposition tient toujours, souviens-t'en, si tu désespères trop.

- J'aime autant pas. Il y a beaucoup trop d'autres bouteilles que je n'ai pas encore essayées, avant la tienne. Merci quand même. Profites-bien. Adieu, vieille-morphée. Je ne sais pas si tu es réelle, mais merci pour tout.

- Adieu. Non, je ne suis pas réelle. Pas plus que toi, petite-soeur virtuelle. Alors pas de quoi. Merci à toi. Bon vent.


* * [ Post ] * *


J'ai été aussi sincère que possible. Et ce n'est pas facile de l'être toujours et complètement quand on tente de donner vie et crédibilité à des personnages qui n'existent pas, à des personnages instables qui bougent sans cesse au fil des idées mouvementées de leur vie. Cette sincérité est largement critiquable, commentable, très ouverte à toutes vos remarques : sanddv@teria.org. Il n'est sans doute pas inutile de vous dire que ça m'intéresse grandement de savoir ce que vous en pensez. Amis, connaissances un jour croisées, inconnus, chers lecteurs qui êtent tombés sur cette page par hasard et qui avez atteint ces lignes malgré tout. Ce qui m'intéresse ? Votre avis spontané et sincère, sur le fond, sur la forme, sur tout ce qui vous passe par l'esprit. Ce serait déjà un début de recherche... Quoi, vous n'allez quand même pas laisser le destin de cette petite-soeur-là entre les mains exclusives des Bonne-soeurs, tout de même ? Oups... amies Bonne-soeurs, très réelles, ne vous offensez-pas (je sais que vous ne le ferez pas ; ce n'est pas vraiment votre genre), et, s'il vous plaît, laissez-moi aussi vos commentaires. Quant aux fortiches en orthographe, en conjugaison, en grammaire et en autres choses indispensables qui pourraient aider à rendre la lecture de cette page plus compréhensible et agréable, je ne peux que leur dire expressément que leur indulgent soutien est plus que bienvenu.


* * [ Remerciements ] * *


A mes lueurs éclatantes, auprès de qui j'ai beaucoup à me faire pardonner.

Mes amis, mes familles, mes anciens collègues, quelques autres personnes croisées et que je n'oublierai jamais, merci de m'avoir tant apporté. Sans aucun doute vous êtes-vous reconnus de manière éparse et diffuse dans ce texte. Ces personnages, ces réflexions, ces manières-là de regarder et de considérer le monde, et jusqu'à certaines expressions et tournures de pensées, pour autant qu'ils soient fictifs, ont tous pris vie et forme au sein de sources d'inspiration bien réelles.

Merci, et, s'il vous plaît, pardonnez mes trahisons, mes imperfections, mes raccourcis, mes simplifications, que mon manque de talent n'a pas épargné à ma sincérité. Ces lignes sont loin d'être à la hauteur de votre éclat, mais soyez sûrs qu'il reste et diffusera en moi encore pour longtemps.


* * [ Dédicace ] * *


En arrivant à la fin de ce texte, après une dernière relecture, j'ai pensé à tous ces mômes et anciens mômes, riches ou pauvres, qui n'ont jamais eu de lueurs éclatantes dans leur vie. A tous ceux qui les ont perdues de vue et qui ne les retrouvent plus. A tous ceux qui se retrouvent face à des réponses incomplètes. Des réponses que des gens sans scrupule leur trient soigneusement pour en tirer un jus lancinant et criminel. Des réponses qui ne font que trahir fidèlement la question qu'ils auraient pu se poser si on leur en avait donné les moyens. J'ai pensé à tous ces mômes. A leurs victimes, aussi. Ca n'a peut-être pas de sens. Je leur dédie quand même ce texte, je l'espère pas si mauvais. En attendant de pouvoir faire mieux inch'Allah. Dans un sens ou dans un autre.


Deuxième essai / flash-back

* * [ 11 ] * *


- Hey ! Mon italienne de bonne-soeur ! Pourquoi tu cours si vite, encore ? Tu viens pourtant de les renouveler, ces voeux qui te mettent la tête à l'envers, alors qu'est-ce qui t'agite toujours, comme ça ?

- Tiens, bonjour ma charmante-saxophoniste, je ne t'avais pas vue... C'est vrai qu'il faudrait que je me calme. Mais, sincèrement, ça m'est impossible. Et, si je le faisais, qui crois-tu qui s'occuperait de tous ces petits, là ? Toi peut-être ?

- Et pourquoi pas, tiens ?

- Tu es bien trop occupée, entre ta musique, ton prince-charmant... et aussi à cacher tes bouteilles.

- C'est donc toi qui me les planques constamment... j'aurais du m'en douter. Si ça t'amuse.

- Ca ne m'amuse pas, crois-moi. C'est triste. Pourquoi tu fais ça ? Tu as pourtant tout pour être heureuse, alors pourquoi ? S'il te plaît fais un effort, laisse-ça. Pour me faire plaisir au moins, tu peux faire ça, non ?

- Pour te faire plaisir, je le voudrais bien. Mais je ne peux pas. Regarde-toi, avec tes courses endiablées. On ne dirait pas que tu es bonne-soeur. Ca devrait pourtant te calmer de croire en ton Dieu, non ?

- Me calmer ? Hé ! Mais quelle drôle d'idée ! Et pourquoi donc ?

- Je ne sais pas, il est là pour te rassurer, ce Tout-puissant, il aime, il ne veut perdre personne, il pardonne, et telle que je te connais ça m'étonnerait qu'il ne t'accorde pas le paradis...

- Hé, arrête, arrête ! ça suffit, tu ne dis que des bêtises. Crois-tu que les Soeurs sont plus proches du Bon-Dieu... que toi par exemple ? On le dit, c'est vrai, certaines Soeurs elles-mêmes, mais est-ce vrai ? Moi je ne le crois pas.

- Comment peux-tu dire ça ! Tu blasphèmes ma soeur, fais attention, si tu continues comme ça tes prochains voeux vont déraper...

- Ne t'occupe pas de mes voeux, ils sont comme ils sont. Mais ce n'est pas blasphémer que de dire que les religieux sont sans doute moins proches de Dieu que les laïcs. Regarde ce besoin vital que nous avons de prier, de proclamer notre foi dans notre façon de vivre, dans nos voeux, et jusque dans notre façon d'être. Besoin vital, oui, c'est bien cela. Et ce besoin tend à nous couper du monde si nous n'y prenons pas garde. Je peux aussi te dire que ces prières, toutes aussi régulières et appliquées qu'elles soient, ne changent rien à nos révoltes. Aux miennes, en tous les cas.

- Oui, c'est certain...

- Dieu n'est pas une réponse à ces révoltes. Il est une lumière resplendissante, oui, une lumière qui nous guide, qui nous nourrit, qui nous renforce, qui nous rassure, mais il ne répond pas aux révoltes. Et il ne résout pas les injustices non plus, bien sûr. Au contraire, il engage l'homme à les combattre, à protéger leurs victimes, à aider les plus faibles.

- D'accord, ok, ok, tu as la foi, tu y crois, à ta lumière resplendissante...

- Tu en doutais, peut-être ?

- A te voir t'agiter ainsi, vraiment... on dirait que tu as le diable au corps, tiens !

- Ah ! je te reconnais bien-là... c'est "insupportable-saxophoniste" que je devrais te surnommer... Mais, dis-moi, cette foi en Dieu, la crois-tu sans limite ? Penses un peu à ce que je te disais, à propos de tous ces temps passés à prier. A quoi servent-ils, à ton avis ?

- Et bien... je me demande souvent ce que vous pouvez bien faire, enfermées comme ça pendant des heures. J'entends bien parfois quelques notes de musique, des chants aussi, mais si peu souvent. C'est dommage d'ailleurs, ils sont plutôt jolis, j'en ai même pris quelques morceaux pour... "illuminer" mes mélodies.

- Et bien nous prions, nous adorons Dieu, nous lui demandons de nous pardonner nos erreurs, nos égarements, nous lui demandons de nous aider, et, surtout, en faisant tout ça nous renforçons notre foi en lui. Parce que, entends et comprends bien ça, musicienne illuminée, cette foi est et restera à jamais perfectible. La foi totale et indéfectible n'existe pas dans la réalité, elle est un idéal à atteindre. Qu'est-ce que tu crois, elle n'est pas donnée simplement et en une seule fois, comme ça, par la volonté du Saint-Esprit ! Il faut s'y accrocher, fermement et régulièrement.

- Je comprend mieux, peut-être, tes courses... Trop prier, tu crois que c'est montrer que la foi n'est pas totale ?

- Non, ce n'est pas ça du tout... tu as des idées bien étranges, parfois. La foi idéale ne sera jamais atteinte, de toute façon. Tout croyant un peu sincère le sait et ne le sait que trop. Le doute est notre pire ennemi, tu peux me croire, il est dur à bagarrer celui-là. Pour tout le monde, à un moment ou à un autre. Non, ce qui me gène, dans toutes ces prières, c'est qu'elles nous éloignent de la réalité, elles nous éloignent de nos devoirs, envers Dieu et envers les hommes. Je pense simplement que les bonnes actions, celles que Dieu nous engage à mener, sont bien plus efficaces pour proclamer cette foi et la renforcer, que toutes ces prières et cérémonies.

- Et ces bonnes actions répondent mieux, aussi, à toutes tes révoltes, n'est-ce pas ?

- C'est vrai, oui, sans doute, tu as raison. Tu vois, Dieu ne répond pas complètement et définitivement à la question du sens dont je te parle parfois. Et la foi n'annule pas les révoltes. Peut-être que dans l'idéal ils le pourraient. Peut-être que si nous étions tous profondément croyants et que nous suivions tous les engagements de Dieu, peut-être que nous n'aurions plus à lutter contre la moindre injustice. Oui, peut-être qu'alors il n'y aurait plus de raison de se révolter. Mais dans la réalité ce n'est pas le cas, et nous ne pouvons pas aller contre la réalité. Elle reste révoltante.

- J'en connais qui doivent t'énerver... Parmi tes collègues tout d'abord.

- Certains se sentent si forts, c'est vrai, que, nourris de leur foi si longuement travaillée, ils arrivent à afficher une assurance telle qu'on pense qu'ils ont atteint cette fameuse foi idéale. Ils finissent par se croire autorisés à se couper de la réalité, persuadés qu'ils sont d'avoir atteint leur but. Ce sont eux qui blasphèment, en réalité, tu peux me croire, pas moi. Et, crois-moi aussi, ces gens-là dorment mal, leur vanité les travaille, au fond. Ils savent qu'ils ont tort, qu'ils ont et auront encore et toujours du chemin à faire pour atteindre cette foi qu'ils proclament sans cesse. Leurs révoltes ne seront jamais calmées.

- Etre bonne-soeur m'a l'air tout à coup beaucoup moins facile que je le pensais... Tu sais, à un moment, il n'y a pas si longtemps, j'ai été prête à glisser vers la foi... je veux dire, vers une certaine foi... celle du désespoir. J'ai bien cru je crois que Dieu pouvait être une réponse raisonnable à mes questions. Pourquoi tant de haine ? Pourquoi tant de souffrance ? Chez moi ? Dans le monde ? J'en étais arrivée à me dire que je n'avais pas le choix... Mais j'ai vite laissé tomber cette espèce de foi mal-foutue, déformée, prématurée. Fausse. Parce qu'au fond le doute ne m'avait pas quittée. Et il a fini, bien sûr, par reprendre le dessus, très vite. Dès la révolte suivante j'avais déjà oublié cette foi-là. Je lui ai préféré mon saxophone, puis, quand la révolte s'est faite trop lourde, quand elle m'a suffisament chargée de désespoir, c'est vers mes bouteilles que je me suis tournée. Je n'ai même pas pensé une seule seconde à retourner faire un tour du côté de la foi entrevue lors de la révolte précédente. Elle m'avait semblée si hypocrite ! Je l'ai condamnée pour ce manque de sincérité que je pensais indispensable pour pouvoir accepter cette foi qui devait forcément être une réponse totale et définitive à mes doutes, à mes questions, à mes révoltes. A t'écouter je me rends compte que j'ai eu raison, d'un côté.

- Hé, ça alors ! Tu m'étonnes ! Toi ! Finalement tu es bien charmante, au fond, je le savais... Mais, tu sais, ce début de foi, tu peux le retrouver, si tu veux. J'en ai connu des désespérés, et même des alcooliques profonds, pas comme toi qui ne l'es qu'occasionnellement, qui ont su retrouver le chemin de cette foi. Qui ont su l'accepter, peu à peu, c'est vrai, avec beaucoup d'efforts, de nombreux retours en arrière, de questions sans cesse ressassées, mais qui sont quand même arrivés, au bout du compte, à la considérer comme un idéal à atteindre, pour lequel ils acceptent de travailler de temps en temps.

- Ca me fatigue déjà ! Je ne dis pas que je n'y penserai pas, mais ma bouteille m'attire bien plus que ta foi... Et, au fond, je crois que je n'en veux pas vraiment.

- C'est vrai, il faut la vouloir vraiment pour qu'elle commence à venir. Dieu n'enfonce pas la porte, il faut la lui ouvrir. Et d'abord tâcher au moins de l'entrouvrir ; penses-y quand même, promets-moi d'y repenser, de temps en temps, au moins quand tes bouteilles soigneusement cachées disparaîtront quand même miraculeusement.

- Pourquoi pas, je peux bien te promettre ça, et y penser, à l'occasion... mais j'ai bien peur que ça ne fasse qu'empirer la situation. Tu sais, c'est dur de contempler une lumière resplendissante qui ne t'atteint pas. Le sentiment d'injustice et la révolte se renforcent, dans ce genre de contemplation impossible. Je ne crois pas que je pourrais le faire très souvent, tu sais.

- Essaye quand même, peu à peu. Dis-toi que cette lumière peut t'atteindre. Qu'elle le pourrait...

- ... si je le voulais, oui ! C'est bien ça qui me désespère ! Je sais que ça ne tient qu'à moi mais je ne peux pas... tiens, par exemple, mon prince-charmant, si tu savais le nombre de fois où j'ai été tentée de le quitter ! A croire que je ne veux pas du bonheur. Mais je vais m'accrocher, cette fois, il le faut.

- Tu es encore jeune, tu as le temps, si ce n'est pas celui-là...

- Non, ce sera celui-là, il le faut. J'y tiens. Plus qu'à mes bouteilles, et plus qu'à mon saxophone, même. Il le faut. Pour ta foi, je ne te promets rien, sauf de me marier à l'église. Pour mes grands-parents, et pour toi aussi. J'aimerais que tu sois un de mes témoins. C'est possible, ça, pour une bonne-soeur ?

- Bien sûr, pourquoi pas !

- Je ne sais pas, entre toutes tes prières et tes courses folles...

- Ah ! tu ne changeras donc jamais... Hé, tant mieux après tout, tu es une bonne amie. Et je serai heureuse d'être à tes côtés pour ton mariage.

- Merci. Mon prince charmant devrait te plaire, en plus ; lui aussi traque mes bouteilles. C'est pour lui que je les planquais, au début.

- Je sais... c'est aussi pour ça que je veux bien t'accompagner dans cette voie. Ce mariage est une bonne chose. Mais je te demande une chose. Une seule chose. Pas pour moi. Pour toi. Tu dois le faire aussi sincèrement que tu le peux. Quand tu seras à l'église, avec ton mari à tes côtés, remercie Dieu. Remercie-le pour ton bonheur, actuel et à venir. Demande-lui, toujours aussi sincèrement que tu le peux, de vous accompagner, toi et ton mari. Sans penser à rien d'autre, fais-le spontanément, naturellement, sans te poser plus de question. Pourras-tu ?

- Alors ça... vraiment ce n'est pas facile ce que tu me demandes, là... Ma soeur, tu es dure... Mais je le ferai, d'accord, j'essaierai, aussi simplement et sincèrement que je le pourrai. D'accord. Si tu es là je pourrai, je pense.

- Je serai là, ne t'inquiète pas. Dieu ne devrait pas me rappeler à lui si vite.

- Hé ! Je l'espère bien ! Ne dis pas des choses comme ça. Et calme-toi un peu, toi, tes jambes... tu ne pourrais pas trouver d'autres réponses, plus calmes, à ces révoltes ?

- Je suis ainsi, que veux-tu, c'est ma vie, ma façon de croire, d'aller vers Dieu. D'ailleurs on m'attend. A très bientôt. Il va falloir le préparer, ce mariage devant Dieu, tu le sais.

- Oui. Ca ne me fait pas peur. Je le veux plus que tout, ce mariage. J'aime mes grands-parents. Et tu seras là aussi aux préparations, n'est-ce pas ?

- ... je ne sais pas, si je trouve le temps...

- ???

- Bien sûr, que je serai là ! Il faut bien que je t'attrape, moi aussi, de temps en temps. Allez ! En avant ! Les petits m'attendent. Ciao ciao, bella !

- ...


Troisième essai / retour à l'irréalité

* * [ 12 ] * *


- Hé, vieille-morphée ! Mais tu m'avais mentie ! Elle te l'avait dit, pourquoi elle doutait de la proximité des religieux avec Dieu !

- Oui... Sur le coup je ne m'en étais pas souvenue.

- Et tu as donc cru, toi aussi...

- Pas vraiment. Pas longtemps. J'ai préféré croire que mon saxophone pouvait répondre à beaucoup de ces questions, peut-être, je ne sais pas. Et ensuite, les bouteilles... Tu ne m'en veux pas, petite-soeur... de t'avoir menti ?

- Non, bien sûr que non, quelle idée. Mais que s'est-il passé, après cette discussion ?

- Cette sacrée bonne-soeur est encore partie si vite, et tellement contente de sa blague, que je n'ai même pas eu le temps de la saluer. Dieu ne l'a pas rappelée à lui, comme elle en avait peur, mais sa hiérarchie s'est chargée de lui rappeler quelle était sa place. Elle était mutée 3 jours plus tard, sur ordre de je ne sais quelle supérieure. En Afrique, en plein brousse, pour 2 ans, et sans retour possible avant la fin de ces 2 ans, comme il se devait.

- Et ton mariage ?

- Elle n'avait pas le choix. Les voeux n'en laissent parfois aucun. Elle est partie 2 semaines plus tard. J'étais désespérée. Je ne pensais pas qu'elle laisserait un tel vide. Après tout, à part cette discussion-là, on ne se connaissait que très peu. On s'était simplement immédiatement et spontanéement appréciées. Quelques échanges sur un certain sens de la vie, aussi, mais pas plus.

- Zut alors... qu'as-tu fait ? Comment as-tu fait ?

- J'ai fait sans elle, qu'est-ce que je pouvais faire d'autre ! Mais à l'église j'ai été incapable de me tourner vers son Dieu. Et j'ai lutté pour ne pas lui en vouloir, de m'avoir enlevé cette femme si chère, si rare, si précieuse. J'ai lutté contre ma rage envers lui, oui, c'est tout ce que j'ai été capable de faire.

- ...

- Et puis j'ai oublié. Voyage de noce, travail, premier enfant, deuxième enfant... la vie, quoi. J'ai appris beaucoup plus tard et par hasard que ma bonne-soeur italienne était morte. Foudroyée dans une de ses courses folles. Ca m'a fichu un sacré coup. Même si je n'ai pas voulu l'admettre tout de suite. J'aurais voulu la revoir, pour lui dire que je ne lui en voulais pas, pour lui demander de me pardonner de n'avoir pas pu remplir ma mission, le jour du mariage. Je m'en suis voulu de n'avoir jamais cherché à la retrouver. La vie est bête et cruelle parfois. Elle nous entraîne sans qu'on s'en rende compte. Elle nous mange tout ce temps qu'on croyait si long. Bon sang. J'espère qu'elle sait, qu'elle nous regarde depuis son paradis où elle doit trôner au milieu de certains de ses petits protégés. J'espère qu'elle sait, oui...

- T'en fais pas, ma vieille-morphée, bien sûr qu'elle sait.

- Oui, ça n'aurait pas de sens, sinon, n'est-ce pas ?

- Ce sens... je l'avais presqu'oublié celui-là... oui, sans doute. Elle n'a pas le choix, ta bonne-soeur italienne, elle nous regarde forcément. Peut-être même qu'elle n'y est pas pour rien, dans ces discussions.

- Ca y est, tu t'y remets, tu recommences à me donner soif...

- Avec ce que tu viens de me révéler-là, c'est moi qui devrais boire.

- ????

- Cette foi désespérée qui fut la tienne, elle ressemble beaucoup à ce début de foi qui me travaille, non ?

- Peut-être bien. Je ne sais pas. Je suis trop triste pour réfléchir...

- Et moi trop bousculée pour continuer cette discussion. Vieille-morphée, tu es décidément... inattendue.


* * [ 13 ] * *


- Alors, petite, arrives-tu à te sortir de ma bousculade ? Moi j'ai du mal. Tu sais, depuis que je suis tout à fait seule je revis mon passé, les rencontres avec mes lueurs éclatantes, et juste avant notre première discussion cette bonne amie italienne me tournait dans la tête depuis un petit moment. Si je me penchais encore un peu sur mon passé j'ai l'impression que je tomberais très vite dans le même genre de mysticisme que toi. Et, c'est étrange, mais cette pensée ne me donne pas soif du tout...

- Alors penche-toi, vieille femme, n'hésite pas. Tu verras, c'est plutôt agréable de se laisser bercer par ces débuts de croyance. Un peu comme quand on parvient à capter par instants des ondes d'éternité que la nature ne nous avait pas destinées. Avec à l'arrivée l'intime conviction que l'on n'a rien enlevé à personne, que l'on s'est simplement empli de ce qui était là à notre portée depuis si longtemps, et l'espérance silencieuse que ce fragment d'univers révélé servira peut-être à quelques uns. A nos plus proches, que l'on cherchera à emmener avec nous pour retenter l'expérience ensemble, à d'autres qui pourront sentir en nous la présence indéniable d'une énergie profonde issue de ces expéditions contemplatives dans la nature.

- La contemplation de la nature, je peux comprendre, bien sûr, mais l'existence d'une force supérieure qui déciderait de nos vies, c'est une autre affaire.

- Je le pense aussi, vieille femme, mais comme dirait certainement ton amie italienne, je préfère essayer d'entrouvrir un peu la porte. J'ai l'impression de l'avoir laissée beaucoup trop longtemps verrouillée, et à double-tour. Peut-être est-ce un effet de rééquilibrage, mais je sens qu'il faut que je le fasse, d'une manière ou d'une autre. Et je me bagarre aussi, de l'autre côté, avec l'évidence que je ne suis ni chrétienne, ni juive, ni musulmane. Pas encore tout au moins. Malgré ce début de foi, cette prise de conscience de l'existence d'un sens, j'en suis très loin. Tu sais, avant que tu me racontes ta discussion avec ta bonne-soeur, j'avais déjà remis en cause ce début de foi. Comme toi j'en étais arrivée à le considérer trop peu profondément sincère, trop superficiel. Sous l'assaut du désespoir, parce que je n'avais pas le choix, j'avais fini par remplacer "sens" par "Dieu" et "révolte" par "foi". D'une façon que je qualifiais de rationnelle et de naturelle à la fois. C'était trop léger et trop sensible pour tenir la distance. Ton amie italienne a raison, Dieu et la foi sont 100% compatibles avec les injustices et les révoltes de ce monde. Au mieux, au-dessus de toute chose, ce Dieu pourrait donner un sens à tout cela, une certaine cohérence, une consistance qui pourrait nous sortir du gouffre qu'est l'absence de réponse à la question du sens de la vie. Mais justifier la foi, la faire naître par cette question du sens elle-même, et la faire grandir par la nécessité vitale d'y répondre complètement, c'est au mieux superficiel et au pire hypocrite. Je le sais bien, au fond, qu'il faut beaucoup plus que ça pour fonder une foi. Ce que les chrétiens appellent la rencontre avec Dieu, peut-être, comment savoir ?

- ... tu as pu réfléchir pour en arriver là, tu as de la chance. Moi c'est la révolte suivante qui a fichu ce début de foi par-terre, qui a claqué la porte au nez de ce pauvre bon-Dieu et l'a refermée encore plus complètement qu'elle ne l'était avant. Ma vieille amie italienne aurait eu du travail pour m'aider à la débloquer comme elle voulait le faire. Et ensuite...

- .. et ensuite une raison de trop a fini par la condamner tout à fait. Tu n'as plus eu d'occasions, plus fait de rencontres qui auraient pu changer ça. Tu n'y es pour rien, vieille femme. Ne fixe pas ta bouteille comme ça, elle va finir par se briser sous les éclairs de colère qui traversent ton regard. Ils transpercent même ton désespoir qui embrume habituellement tes yeux. Calme-toi. Garde ta bonne-soeur au chaud dans ton coeur, si tu veux change-la en révolte musicale et ré-embouche ton saxo, mais évite la colère et la rancoeur. Ca ne mène à rien de bon.

- Cette amie, notre rencontre, sont porteuses de tellement de choses, pour moi, si tu savais ! Des choses qui parfois sont en symbiose et s'entraînent entre elles, résonnant d'espoirs inouïs, et d'autres qui sont en totale contradiction, qui me déchirent la tête et le coeur et finissent par rendre cette histoire aussi désespérante qu'elle avait été belle. Qu'elle aurait pu l'être. Avoir trop d'espoir, ça peut se révéler très mauvais.

- Je crois que je peux comprendre... Il y a des gens que la vie ne se résout jamais à épargner. Quoi qu'ils fassent, quoi qu'ils tentent, elle s'acharne sur eux. Certains de ses coups sont capables de fissurer l'être si profondément que bien que presqu'invisibles de l'extérieur, ces fissures intimes empêchent toute reconstruction solide, condamnent sans que l'on puisse rien y faire toute tentative de vie future. On peut essayer de les cacher, de les colmater, de les dévoiler, tout ça dans l'unique but de les panser, on n'y arrive jamais. Il ne resterait qu'à les clamer haut et fort, pour au moins les accepter à défaut d'avoir trouvé la solution improbable qui les effacerait.

- La solution improbable... la solution miracle, oui ! Petite, pour réparer ces fissures, la seule solution serait de revivre les moments qui sont à leur origine, de modifier notre comportement au moment précis où les coups ont été portés, de faire tout cela en les esquivant, en les encaissant sans que ces fichues fissures se fassent. Il n'y a pas d'autre solution. Tu peux bien les décrire aussi minutieusement que tu le peux, les analyser, elles, les coups, tes comportements, finir par admettre que tu n'y étais pour rien, trouver ce qu'il aurait fallu faire au bon moment, tu n'en sortiras pas.

- Oui, nous sommes faits d'expériences sensibles. Ce que nous connaissons du monde, de son déroulement, de sa logique, nous le savons par notre vécu, ancré aussi solidement dans notre être intime que dans notre apparence extérieure. Les rêves pourraient être une solution, vieille femme, de belles portes de sortie, si tu as assez d'imagination. Mais je crois que tu ne supporterais pas plus que moi les trahisons de la réalité que ça supposerait. Ne serions-nous pas trop sincères, vieille-femme ?

- Ne dis pas de bêtises. Sans la sincérité nous ne sommes plus rien. Tu m'inquiètes vraiment, petite, tu entreprends de tout détruire sans cesse et sans appréhension. Je suis sûre que tu pourrais t'appliquer à détruire complètement n'importe quelle chose, la plus sacrée soit-elle, si tu te mettais en tête que ce serait la seule solution. Tu as une technique dangereuse pour avancer. S'enfermer dans des impasses telles qu'il ne te reste plus qu'à désespérer et à te révolter, ça peut devenir dangereux. Les impasses ne sont pas toutes peuplées de vieilles alcooliques compréhensives.

- Si je me retrouve dans des impasses désertes je les peuplerai de mes lueurs, ne t'inquiète pas. J'ai confiance en elles toutes, en chacune. Si tu les connaissais...

- Il y a pire que le désert humain, petite. Il y a les impasses mal peuplées.

- C'est toi qui le dis ! Mes expériences sensibles me disent exactement l'inverse, que les impasses mal peuplées n'existent pas.

- Méfies-toi quand même ; l'exception qui confirme la règle n'est pas qu'une expression abstraite.

- Peut-être. Mais toutes les mises en garde du monde ne peuvent rien contre les expériences sensibles. Et moi J'ai bien trop souvent occulté les miennes pour ne pas savoir que c'est la pire erreur que de ne pas compter avec elles pour parcourir la vie. Et, sincèrement et par bonheur, les expériences sensibles vécues dans ces impasses désespérantes et révoltantes m'ont toujours agréablement surprise. Les seules déceptions avérées ont été des rencontres auxquelles les circonstances n'ont pas donné leur chance.

- Tu vas te fatiguer, petite, crois-moi. Il y en a beaucoup, de ces impasses. Tu n'en sortiras pas.

- Mais j'espère bien. J'y suis bien, dans ces impasses. Elles m'apprennent beaucoup. Elles m'incitent à bouger, elles fondent ma vie, lentement mais sûrement.

- Elles fondent ta vie ? Tu n'aurais pas plutôt l'impression qu'elles la détruisent ? D'un conjoint avec futur famillial et carrière professionnelle engagés tu es arrivée à célibataire désespérée prête à se faire nonne pour trouver un sens à ses fissures incolmatables.

- Vue comme ça, ma vie peut paraître... pas détruite, vieille-femme, tu ne peux pas dire ça. Ne serait-ce que par respect envers ton amie défunte.

- Tu crois m'apprendre mes sentiments ?

- Excuse-moi. N'empêche. Ma vie est loin d'être détruite. Elle est simplement truffée d'impasses dont la majorité restent à parcourir. Elle est peut-être absurde, ça oui, aspirant sans cesse à trouver un sens à un univers qui en est dépourvu, mais elle est loin d'être détruite. Elle le serait si mes ressources ne me permettaient plus de vivre ces révoltes et d'en faire des moteurs de vie. Elle le serait si je me résignais à renier son absurdité, à la cacher, à la dissimuler. Je te donne cette impression ?

- Non, en effet. De ce point de vue-là ta vie a l'air de n'être qu'à ses débuts. Tu as bien l'air décidée à tomber encore dans tout un tas d'impasses. Quoique... tu étais quand même prête, il n'y a pas si longtemps, à te résigner à tromper cette absurdité de la vie par une foi trop vite proclamée.

- C'est vrai, et je n'ai pas renoncé. Ce mot, "absurdité", accompagne très mal celui que tu lui opposes, la "foi", mais je me refuse pour le moment à refermer la porte. Je ne sais pas comment je vais me dépêtrer de cette nouvelle impasse qui s'annonce, mais quelque chose me dit que le chemin qu'il me reste à parcourir pour l'atteindre est encore bien long. Et tortueux, aussi.

- Mouais. Ne comptes pas me faire pitié. Je te connais assez bien maintenant. Si ce chemin ne confirmait pas sa longueur et sa tortuosité tu trouverais bien le moyen de le rendre bien pire que ça.

- Tu as l'air amère...

- Tout ça me laisse un goût d'inachevé. Comme tout le monde j'ai eu mes impasses. Certaines données par la vie, d'autres que j'avais bien cherchées, moi aussi. Crois-moi, on ne s'en sort pas de ces impasses. Ce sont elles qui gagnent, au bout du compte. Elles sont trop nombreuses. Aujourd'hui j'aimerais encore pouvoir en parcourir d'autres, me révolter à nouveau, mais tout ça ne sert à rien. Qu'à fatiguer l'esprit, le coeur, le corps. Regardes-moi, même plus capable de lutter contre ces bouteilles. Mes enfants ont raison de me mépriser...

- Vieille-femme, ne dis pas de bêtises. Tes révoltes sont encore bien vivantes, tu en fais encore, du mouvement, de la vie, même si ce n'est pas de la même façon que la majorité des gens. Tu as ta place sur ce banc. Il serait bien vide si tu avais abandonné, si tu te contentais de t'enfermer sur cette idée de futur sans révoltes. Prendre le temps de parler, même à une gamine paumée qui n'en fera sûrement qu'à sa tête, tu ne peux pas dire que ce n'est rien.

- C'est vrai... surtout quand les discussions avec cette gamine donnent aussi soif... mais tu le disais toi-même. Tout ça est absurde. Tout aura une fin au bout du compte.

- C'est vrai, mais en attendant cette fin, vieille femme, toi tu auras eu une sacrée vie, sacrément menée, avec sacrément de sensibilité et d'altruisme. Et contre tout ça, l'absurdité la plus totale ne peut rien. La fin peut bien venir, elle en sera d'autant plus belle que nous nous serons révoltés dans le bon sens, ensemble. Regarde la mort de ta bonne-soeur italienne. Foudroyée en pleine bonne action, comme tu l'as si bien dit. L'absurdité de son existence ne pèse pas lourd à côté de la bonté de sa vie, de ce qu'elle en a fait, avec quelles valeurs et de quelle façon. Même si il n'y a plus personne pour voir ça, pour se souvenir de ça, avoue qu'il y a comme une onde d'immortalité qui s'élève très haut juste au-dessus du vécu de cette femme, même morte, enterrée et finie.

- C'est vrai, mais...

- L'absurdité de l'homme se posant des questions de sens n'a d'importance que si il est infoutu de répondre à ses questions par des révoltes sincères, constructives et altruistes. Si c'est dans ses possibilités d'y mettre un Dieu, autant qu'il ne s'en prive pas, ça n'enlèvera rien à la beauté de sa vie et ça lui permettra au moins de réduire la constatation de son absurdité et donc les souffrances qui peuvent en découler. Tant mieux pour lui ; si il arrive à atteindre ce genre de foi, alors vraiment tant mieux.

- Ta porte est en train de se refermer, fais attention.

- Merci... se balader d'un extrême à l'autre peut faire oublier les choses importantes... Je crois que je vais chercher à rester encore un moment en terre pieuse, là où L'homme n'a pas encore honte de prendre soin de sa foi, de la renforcer en la vivant ouvertement. Ca m'aidera à ne pas oublier que la prochaine impasse ne doit pas s'annoncer sans avoir été amenée par un chemin oscillant entre un humanisme absurde et une foi lumineuse. J'ai déjà quelques pistes, je pense : Albert Camus et Thomas d'Aquin.

- Ce genre de décisions, je t'en accorde autant que tu veux ! Toi aussi, tu es bien inattendue. Peut-être que je me suis trompée. Tes impasses sont plutôt raisonnables et raisonnablement menées, ça fait plaisir, petite.

- Mouais. Tu dis ça parce que tu ne vois pas le chantier fulminant de mon cerveau... Je me demande parfois combien de temps il pourra tenir à bouillir comme ça n'importe comment.

- Hé ! Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi. Mais ça n'a pas grande importance, n'est-ce pas ? Il faut bien accepter d'avoir un temps limité ensemble. Un temps limité ici-bas. Il faut bien accepter d'avoir à faire au mieux pour mériter une mort, certes absurde, mais peut-être aussi jolie que la vie qui l'aura précédée. C'est bien ça, petite ?

- Tu le sais bien mieux que moi, vieille femme... tu avais choisi cette voie-là depuis longtemps, n'est-ce pas ?

- Possible. Exprimer ce genre d'idées ne me paraît pas indispensable. Je me demande parfois...

- Ok, vas-y, je suis prête.

- Ne te vexe pas, ces discussions sont intéressantes, mais... à quoi te servent-elles au juste ?

- Je n'en sais franchement rien. A cheminer lentement mais sûrement vers une nouvelle impasse, certainement. Et une fois l'impasse atteinte à me forcer à bouger pour en sortir et commencer un nouveau cheminement, qui lui-même...

- Arrête, arrête, tu m'épuises réellement. C'est donc vraiment ainsi que tu vois ta vie. J'avais un doute. Et bien, bons cheminements alors. J'imagine que par un miraculeux hasard certains repasseront à ma portée.

- C'est fort probable. Encore que... Inch'Allah ! Et tu sais qu'Il fait vraiment ce qu'Il veut celui-ci. A bientôt donc, peut-être, vieille femme.

- Bye bye petite.


* * [ A suivre ? ] * *