Intemporelles

Si un jour l'envie vous prend de rendre visite au 3 bis rue de Chamechaude à Sassenage, vous vous retrouverez inévitablement face à l'hôtel-résidence Les Temporelles, un bâtiment tout en contrastes contradictoires, voire tout en contradictions contrastées.

Orienté dans toutes les directions par son architecture particulière, ouvert sur les 3 massifs allentours par des fenêtres à l'arrondi engageant, cet hôtel-résidence n'en est plus un depuis qu'il a été revendu par petits appartements de 1 à 2 pièces à des propriétaires de tous horizons (et de tous caractères).

Sa description aurait pu s'arrêter là (et donc ne pas apparaître dans cette page) si une partie non négligeable de ses appartements n'avaient été mis à la disposition du Conseil Général de l'Isère pour héberger des familles étrangères en attente de régularisation.

Ainsi donc, si l'envie vous prend de rendre visite aux Temporelles, et si vous arrivez par une fin d'après-midi ensoleillée par la route principale qui arrive de l'autoroute pour se diriger vers le centre de Sassenage, et si vous portez une attention bien intentionnée en contrebas de l'ancien hôtel dès que vous l'apercevez, il y a de fortes chances pour que vous entrevoyiez une ribambelle d'enfants qui jouent (parfois bruyamment, comme tout enfant digne de ce nom), surveillés par un groupe de mamans en pleine discussion.

Si l'envie reste et si vous parvenez au portail des Temporelles, ouvrable par un badge détenu par l'ensemble des résidents, propriétaires comme locataires ou étrangers, passez donc derrière l'ancien hôtel, à l'endroit que vous avez peut-être aperçu avant d'arriver, et observez, et écoutez. Même si vous n'êtes pas un spécialiste de 10 cultures étrangères, vous constaterez qu'au moins 3 ou 4 différentes se côtoient ici, jouent, se disputent, se réconcilient, se bagarrent, s'embrassent, se cachent, se cherchent, se trouvent... Une vision idyllique d'enfants qui vivent et évoluent ensemble, riches de leurs différences. Une vision qui restera idyllique même si vous décidez de vous approcher encore un peu.

Approchez-vous donc encore un peu et observez à nouveau : 3 groupes de mamans sont à l'affût. Le plus visible (et audible) se constitue de 3 à 5 mamans typées européennes installées en cercle au fond de la partie du parking où les jeux turbulents des enfants sont tolérés. A l'ombre de quelques arbres elles profitent de ce moment hors de la maison et des tâches domestiques pour s'aérer la tête et l'esprit, pour prendre des nouvelles de leurs voisines de même nationalité. Une ou 2 mamans typées africaines se tiennent un peu à l'écart, coupées des conversations animées par la langue maternelle des premières, très différente de la leur. Le dernier groupe se constitue des mamans dont une fenêtre ou une porte s'ouvre sur l'aire de jeu et qui choisissent de rester à l'intérieur tout en gardant un oeil, une oreille et une bouche à portée de leur progéniture.

Encore quelques pas et vous pourrez vous intégrer aux conversations du premier groupe, qui se feront désormais en français rien que pour vous. Dernières maladies ou accrobaties des enfants, bonnes affaires abordables pour des personnes à très faibles ressources, échanges de contacts et bons procédés, partage de désarrois, de désespoirs et d'espoirs, de mauvaises et de bonnes nouvelles, préoccupation des conjoints désoeuvrés qui ne supportent plus de ne pas pouvoir travailler légalement pour héberger et nourrir leur famille, rien que du concentré de vies qui ne peut que vous toucher en plein coeur, pour peu que vous partagiez leurs préoccupations maternelles, pour peu que vous partagiez leurs valeurs morales qui supportent mal d'être en bonne santé et forcés de vivre d'aides attribuées aléatoirement.

Attendez, ne partez pas déjà, vous n'avez pas tout vu, restez donc encore un peu et faites-vous inviter pour assister à la préparation d'une pita ou d'un fli (spécialités albanaises à base d'une pâte farinée, d'huile et de légumes), restez et baignez-vous de toutes les différences culturelles, musicales, culinaires, restez au moins suffisamment pour constater que ces différences, une fois acceptées, vous enrichissent, enrichissent votre humanité. Restez jusqu'à prendre pleinement conscience que la vision idyllique d'enfants différents jouant ensemble est une vision idyllique précisément parce que c'est le monde auquel vous aspirez au plus profond de votre être.

Restez puis repartez les poches pleines de contrastes et de contradictions, le coeur comblé de convictions humanistes intemporelles.

Restez puis repartez, si vous le pouvez...