Des migrants

Mea Culpa

Je commence cette page avec un grand MEA CULPA que j'aimerais faire tonitruant : dans mes réponses aux élèves de 3ème je me suis appliquée voire énervée (même si ce n'était pas très sérieux) à dire que je ne connaissais pas de migrant, tout au plus une famille dont le patriarche est un ancien migrant à première vue sauvé des eaux par une situation acceptable trouvée en Mauritanie. Et bien c'est totalement faux (excepté cette famille, qui elle est bien réelle et à laquelle je tiens d'ailleurs beaucoup) : je connais et rencontre sans cesse des migrants, et même tous les jours : j'achète mes fruits à l'un d'eux (ou à l'autre quand l'un n'est pas là, "en déplacement" le plus souvent pour des raisons que l'on peut caractériser de commerciales), mon T-shirt en pur-coton-100%-synthétique a été acheté dans la rue à l'un de ces incroyables et infatigables porteurs de bric-à-brac en tous genres, si j'étais un peu soigneuse envers ma vieille 4L je pourrais la faire laver régulièrement chez des dizaines de migrants en partance, j'ai bien dû acheter un nombre incalculable de cartes de recharge téléphoniques à plusieurs d'entre eux, et mon plombier préféré, ce dynamique motard au chapeau de cow-boy couleur panthère, le très débrouillard Camara, n'a pas plus la nationalité mauritanienne que moi, et ne comptait pas plus que moi rester dans ce cher pays, du reste nettement moins accueillant pour lui que pour moi.

Exposé en vrac à clavier-levé

Mais, me direz-vous, quel est donc ce revirement de conscience aussi soudain qu'inattendu ? Je le dois à une conférence donnée hier soir 21 mai 2007 au Centre Culturel Français par Ali Bensaad, chercheur à l'IREMAM, conférence très intéressante quoiqu'un peu courte sur les flux migratoires et leurs effets dans les pays Maghrébins et la Mauritanie. Tellement intéressante que je vous en livre ce que j'en ai retenu, là, comme ça, histoire de tout à fait me racheter de mes très moches mensonges :).

Le premier élément important, dont on se doute tous mais dont on ne prend pas forcément conscience, est l'existence de tout temps des flux migratoires, flux les plus normaux qui soient, d'autant plus sur notre planète désormais bien "mondialisée" ("contractée" dirait notre chercheur) ; les migrants sahariens sont un sujet particulièrement sensible, sur-médiatisé, sur-politisé, sans doute parce qu'il met en contact ce Nord dit "développé" avec ce Sud dit "pauvre", avec toutes les peurs que cela inspire quand une région se croit la cible enviée d'une autre. En réalité l'importance des migrations via le Sahara et la Mer Méditerranée ou l'Océan Atlantique sont, en proportion des autres flux migratoires, commerciaux et officiels, extrêmement faibles. Ceci pour l'Europe. En ce qui concerne le Maghreb, c'est une autre histoire, que je vous raconte tout de suite...

Le Maghreb (dont, depuis très peu, la Mauritanie) reçoit une quantité incroyable de Sub-Sahariens, grâce auxquels il a par le passé construit de nombreuses villes, notamment en plein désert, et grâce auxquels il comble aujourd'hui un manque de travailleurs nationaux dans certains domaines d'activité bien ciblés (travaux publics, services aux personnes dont les gens de maison). Malgré cette utilité, ce dynamisme, de ces immigrés, le Maghreb s'évertue à nier cette présence, à cacher les chiffres réels, à jouer même avec ces chiffres en fonction des intérêts politiques et économiques (ces chiffres sont notamment l'enjeu de tractations actuelles avec l'Europe, notre bonne vieille trouillarde d'Europe qui se croit menacée par ces "quelques" Sub-Sahariens - note : cette dernière remarque est toute personnelle et n'a rien à voir avec l'intervention d'Ali Bensaad -). Mieux (ou plutôt "pire") encore, l'accueil de ces Négro-africains s'enracine dans une histoire sur fond de traîte négrière, de colonisation et de souffrances post-coloniales liées à l'émigration en France des Maghrébins qui aujourd'hui sont en position de recevoir ces migrants étrangers. Ce passé peut nous paraître très loin pour nous Français ayant balayé d'un revers de construction Européenne nos attrocités d'hier dont seuls nos plus anciens sont encore affectés, mais sur place je peux vous dire que les siècles passés pèsent encore lourd dans les mentalités (ce qui n'est d'ailleurs pas forcément un mal, les traditions étant primordiales voire vitales pour de nombreuses autres questions).

Ok, les migrations négro-africaines ne sont pas aussi menaçantes qu'on le croit, elles sont au contraire utiles voire indispensables, même si nos politiques ont du mal à les dédramatiser et à les intégrer (petite pensée réminiscente pour ces braves et hypocrites petits papiers appelés récépicés de demande de titre de séjour dont la pourtant si difficile obtention "n'autorise pas son titulaire à travailler" -je vous jure, c'est texto ce qui était écrit dessus- et qui ont jeté tant de travailleurs immigrés dans les circuits infernaux de l'illégalité et de l'exploitation... j'espère que je ne les retrouverai pas en rentrant si je reprends mes activités CRF-iennes), mais qui sont donc ces migrants pas si dangereux ? Question importante qui va me permettre de répondre, en grande partie je pense, à ma question laissée en suspend dans ma page de questions-réponses. Mais d'abord...

Portrait : Les migrants sont majoritairement jeunes, hommes, entreprenants, d'origine citadine, responsables de famille (au sens africain du terme : père, fils aîné, oncle, cousin, voire voisin), données théoriques confirmées par les interviews d'Ali Bensaad auprès d'eux, qui les caractérise volontiers par la très évocatrice expression de "héros modernes de tragédie antique". Et c'est vrai qu'ils sont dynamiques et entreprenants, tous ces jeunes, qu'ils ont une haute considération pour la vie humaine (ils sont très souvent déjà pères de famille), qu'ils ont une conscience aigüe des dangers auxquels ils exposent la leur, parfois à plusieurs malheureuses reprises, mais ils n'ont pas le choix, ils veulent bouger, partir, aller construire quelque chose ailleurs, un bout de leur vie si Dieu le veut, et ça personne n'y pourra jamais rien... ça me rappelle vaguement quelqu'un... pour tout vous dire, à chaque fois que j'ai discuté avec l'un de ces migrants (... et pas qu'à une seule reprise ; je suis vraiment impardonnable dans mes piètres réponses d'avril dernier), à chaque fois j'ai compris toutes les raisons pour lesquelles ils risquaient leur vie et dans lesquelles les raisons rationnelles (pauvreté, pressions sociales, chômage) n'ont finalement que très peu d'importance. Et, m'imaginant dans leur situation, ressentant profondément ce besoin de bouger, d'aller voir ailleurs, et ne trouvant pas les moyens d'y aller dans les conditions de sécurité dans lesquelles j'ai eu la chance de partir, j'ai souvent pensé que j'aurais certainement agi comme eux, toute bonne française frileuse et raisonnable que je suis. Avouez que cette idée n'est pas très réjouissante, et est même d'un certain point de vue social très contestable, une des raisons pour lesquelles certainement j'ai bien trop vite omis de vous parler de ces fugitives et riches rencontres. Sans oublier que je suis, comme je viens de l'écrire, frileuse et raisonnable, et donc que je ne me sentais pas en mesure de parler d'un sujet dont j'ignorais le côté par lequel je pouvais bien tenter de l'attaquer. Enfin bref, laissons toutes ces mauvaises raisons, finalement pas très intéressantes...

Réponse à une question qui fut elle-même réponse à une question

Mine de rien nous avons-là, en grande partie sans doute, la réponse que j'avais, toujours dans cette page de questions-réponses, laissée aux experts, celle qui concerne la très faible représentation des Mauritaniens dans ces populations aventureuses ; comme vous devez le savoir maintenant (sinon relisez les maigres pages de ce site, allez en visiter d'autres, renseignez-vous, non d'un internaute curieux !) ces sacrés Mauritaniens sont encore très fortement enracinés en brousse, même ceux nés ou ayant vécu toute leur vie en ville. Pendant la conférence, par exemple, un des journalistes présents a soulevé l'inquiétude unanimement ressentie en Mauritanie vis-à-vis de l'urbanisation de ce pays et de la disparition d'un mode de vie proche de la nature auquel tiennent tous les Mauritaniens, Noirs cultivateurs ou éleveurs de la vallée du fleuve comme Maures nomades, semi-nomades ou sédentaires des régions arides. Inquiétude non partagée par notre optimiste chercheur, qui, avec sa vision géographiquement et temporellement lointaine et globale, semble oublier un peu vite les préoccupations des gens qui vivent ces inquiétudes, et notamment les tiraillements ressentis par les premiers concernés, qui voguent encore mais pour combien de temps entre tradition et modernité, entre brousses et villes.

Mais je me suis égarée... pour résumer, les Mauritaniens à l'esprit broussard et très attachés à leurs traditions n'ont pas le fond de l'esprit urbain qui caractérise tous ces migrants qui viennent s'échouer sur leurs plages ; ce ne sont en effet pas les paysans des campagnes africaines qui cherchent à partir en Europe. Tout au plus ceux-ci se réfugient-ils dans les pays voisins lors des guerres fratricides dont on entend malheureusement parler trop régulièrement. Nos "héros modernes", eux, sont issus des grosses villes modernes africaines, ils ont conscience de la "contraction" du monde sur-médiatisé, ils veulent tenter leur chance ailleurs, trouver une place dans un pays autre que le leur, tout simplement. Et ils sont mal tombés, puisqu'ils sont inquiétants pour tout le monde du fait évident de la différence de niveau de vie entre les sociétés qu'ils visent et la leur. Comme tout cela est décourageant... mis à part attendre avec un optimisme très Bensaadien que leurs pays se développent et atteignent notre niveau de vie, je ne vois pas ce que l'on peut faire... faire bouger les politiques, et tout d'abord prendre conscience de la chance et non du danger que tous ces jeunes représentent ? Parce que, j'en suis convaincue, ils ont beaucoup à apporter à notre vieille Europe, tous ces jeunes, tout comme ceux de nos cités, qu'on a encore bien du mal à intégrer... oui, cette page est décourageante...

Optimisme et traditions modernisées (ou modernité tradionnalisée ?)

La seule note positive là-dedans est l'explication de l'absence des Mauritaniens dans les pirogues migrantes, explication qui illustre l'un des bienfaits des traditions millénaires et l'un de leurs impacts positifs sur les mentalités actuelles, véritables garde-fous, véritables repères, aimés, reconnus et suivis par tous. Repères qui font que ceux qui veulent partir (puisqu'il y en a toujours, même si ils sont très peu nombreux dans les "sociétés broussardes") le font avec une assise et un ancrage famillial très fort, et que, si ils ne réussissent pas à aller en Europe, tout au moins parviennent-ils à partir au Maghreb ou dans les Pays Arabes pour étudier et vivre leurs premières expériences professionnelles. "Premières expériences professionnelles" puisqu'ils reviendront en grande majorité auprès de leur famille, retrouver des repères qu'ils sauront intégrer (même si c'est parfois avec difficulté) à leur vision désormais forcément un peu étrangère de leur propre pays, reprendre des responsabilités qu'ils n'avaient pas fuies mais pour lesquelles ils étaient néanmoins partis. Dioum, mon incroyable collègue de boulot, en est l'un des meilleurs exemples, qui a fait ses premiers pas informatiques en Tunisie, qui est plongé jusqu'à la tête et de par son métier dans la modernité urbaine de Nouakchott, et qui sait encore et plus que jamais adapter les apprentissages de dictons pulaars ancestraux à toutes les situations modernes les plus difficiles qu'il puisse rencontrer, et qui mêlent d'ailleurs parfois et pour sa plus grande joie une certaine représentante indécrotable de ce que l'on fait de mieux (ou plutôt, là aussi, de "pire") en France en matière d'informaticienne qui cherche désespérément à se réconcilier avec un métier qu'elle a choisi elle ne sait plus très bien comment...

Les migrants en Mauritanie

Laissons maintenant les Mauritaniens tranquilles (mais, mais, mais... quels sont ces soupirs de soulagement que j'entend ici et là... non non, ne vous réjouissez pas trop vite, je suis encore chez vous jusqu'à fin août :) et retournons maintenant à nos migrants en Mauritanie, qui étaient à l'origine le sujet principal de cette page. Je vous en ai fait un tour d'horizon rapide dans mon paragraphe de mea culpa, vous aurez compris qu'ils sont nombreux et actifs, mais comment sont-ils considérés et comment vivent-ils leur passage en Mauritanie ? D'après mes discussions (et voilà, je me lance enfin) avec les intéressés, ils le vivent durement ; la Mauritanie n'échappe pas au lourd passé Maghrébin décrit ci-avant, ce qui la différencie peut-être étant l'étrange considération que les Maures ont pour les Négro-mauritaniens et vice-versa. Vivant dans le même pays, ayant une histoire commune de guerres et d'alliances ancestrales, une structure sociale hiérarchisée très proche, cette considération mêle aisément mépris et crainte (pas de cette crainte irréfléchie qui est la source de notre racisme très français, non, plutôt une crainte fondée concrêtement et qui peut être facilement mêlée d'estime), mésentente et compréhension (les différentes communautés et castes se connaissent bien, trop bien même, pour ne pas se comprendre et appuyer leurs désaccords sur un socle que l'on peut difficilement remettre en question).

Il faut que je vous l'illustre, cette étrange considération, même si c'est très modestement à partir de mes petites expériences ; prenons les boutiquiers, très souvent Maures, et leurs travailleurs Négro-mauritaniens. Entrez dans une boutique (quelques mètres carré, un comptoir en bois de récupération, un entassement de produits de consommation courante contre le mur, un vieux frigo contenant coca, fanta, sprite et lait caillé), choisissez-la un peu fréquentée donc susceptible de faire appel à des salariés, et observez : nos travailleurs Négro-mauritaniens, occupés le plus souvent dans des activités tant oisives qu'improductives, mais ô combien sociales (thé, discussions animées, radio) se moquent avec une joie franche et directe des manières méprisantes de leur patron Maure, qui, de son côté, méprisant fièrement ses travailleurs d'un mépris d'ailleurs non dépourvu d'affection, s'évertue à montrer son impatience et son énervement, qui ne sont finalement que feints et auxquels il ne croit pas lui-même, profondément caractérisé qu'il est par la même joie de vivre que ses si méprisés travailleurs (d'ailleurs ce thé il le prenait avec eux, si toutefois il n'était pas en train de dormir derrière le comptoir).

Ce petit moment très mauritanien pour vous faire sentir que malgré les différences culturelles et le poids de l'histoire, les gens ici vivent et travaillent ensemble, qu'ils "n'ont pas de problème" (en hassanya "ma vi mouchkila", expression favorite des Mauritaniens, qu'ils devraient mettre comme devise nationale, très sérieusement).

Maintenant, mettez dans cette étrange société des Négro-africains qui ne connaissent pas nos irréductibles Maures (les migrants par exemple) ; en langage sandrinien ça donne ça : un Malien,  me voyant chez un copiste (papeterie, photocopies, reliures, plastification), entre pour vendre... je ne sais plus, plein de trucs, des colliers, des vêtements d'enfants, des lunettes, etc... bref n'importe quoi qui puisse arranger sa journée. Malheureusement rien ne m'intéresse, ce qui n'est pas le cas du patron Maure, qui a repéré des coton-tiges vendus à l'unité. Instinct de provocation, volonté d'affirmer sa supériorité ou simple soucis de dire ce qui est, cet incorrigible Maure s'empresse de dire son mécontentement concernant la qualité du coton-tige en question, à la façon Maure, c'est-à-dire de façon m... méprisante, oui, comment avez-vous deviné ? J'ai déjà testé cette façon-là, parfois dans des conditions qui n'aidaient pas à la compréhension mutuelle, et je peux vous dire que c'est assez insupportable. Surtout quand on ne connaît pas ou très mal ces Maures-là, au fond aussi aimables que n'importe qui quand on les connaît, ce qui n'était manifestement pas le cas de ce malheureux Malien, qui, pour arranger le tout, s'est vite emporté et en a fait amèrement les frais ; le Maure, loin de se démonter, a tranquillement poursuivi sa critique et indiqué calmement et posément que ce sont des coton-tiges pour enfants que notre vendeur ose vendre si cher (quelques ouguyas soit quelques centimes d'euro). Cette situation peut paraître comique de l'extérieur (d'ailleurs elle l'était, à l'unanimité des Négro-mauritaniens présents qui ont bien compris le malaise mais ne pouvaient rien faire, subissant eux-mêmes les mêmes situations et ayant de surcroît un lourd passif historique commun avec ces Maures), mais du point de vue du Malien elle était tragique car représentative de toutes ses expériences, antérieures et sûrement à venir, avec cette difficile culture Maure. Je suis pour ma part ressortie de là perplexe, entre envie de rire et de pleurer, étrange état d'esprit du reste pas du tout incompatible avec cette étrange culture Mauritanienne.

Pour conclure... une question

Sur cette phrase, qui a comme par hasard ramené le sujet de ce texte sur ma petite personne décidément bien encombrante, je lache enfin mon clavier avec l'espoir que cette page aura su apporter un petit bout d'éclairage sur un sujet ô combien sensible en ce moment... et je le lache aussi avec un gros point d'interrogation en tête : comment se poursuivra l'adaptation des héritages culturels mauritaniens aux évolutions de la société, adaptation que les Mauritaniens ont su pour certains domaines déjà si bien réaliser ou commencer à réaliser ? Parce que, vous l'avez lu, il reste encore beaucoup à faire, et pas seulement dans les boutiques et chez les copistes. De cette évolution dépend pour beaucoup le sort des migrants transitant par ce pays, et donc, forcément, le sort du pays lui-même (les remises en questions suscitées par ces passages peuvent être autrement plus dérangeantes que celles restranscrites ci-avant, pour peu qu'elles soient, par exemple et au hasard, sur-médiatisées et sur-politisées).

Il me reste enfin à remercier Ali Bensaad, représentant tant passionné que talentueux de ce corps social, celui des chercheurs, qui est, il me semble, bien trop peu souvent interrogé et pris en compte par nos médias et nos politiques.