Le coeur de la Mauritanie

Mystère qui restera secret malgré cette page, le coeur de la Mauritanie vaut la peine d'être cherché. Je vous présente ici ce que j'ai pu en découvrir, ce que la Mauritanie restera pour moi après ces 2 années et ces dernières semaines de vagabondage à travers brousse, villes et villages.

Honneur à mes familles d'accueil, le coeur de la Mauritanie bat dans la vallée du fleuve Sénégal. Il bat au rythme des saisons, et pendant l'hivernage au rythme des pluies et des cultures, de riz surtout, et un peu des jardins produisant fruits (mangues, goyaves, citrons) et légumes (navets, pommes de terre, aubergines, niébé, haricots). Pendant l'hivernage (août-septembre) la chaleur est supportable au bord du fleuve, excepté en milieu de journée et juste avant les pluies ; l'air se fait lourd, tout le monde attend la pluie libératrice en transpirant, beaucoup sous les toits de tôle, un peu moins sous les toits traditionnels (terre et branchages). On boit régulièrement l'eau fraîche des canaris (énormes pots sphériques en terre) trônant fièrement, sous l'arbre de la cours à l'allure millénaire, ou dans une pièce fraîche. Les femmes s'activent toujours et préparent du zrig glacé (lait caillé, eau, sucre, glace) ou des boissons fraîches à base de préparations industrielles, à la fraise, au citron, à l'orange... Les travaux des champs se font le matin tôt, du lever du jour jusqu'à 11h-midi, et le soir entre 16h et 18-19h. Il est harrassant car à de très rares exceptions près totalement manuel. Le repas de midi est souvent composé de tieb bu diem, plat à base de riz, de poisson et d'huile, agrémenté de légumes et autres condiments du moment. Un régal. Il se prend en famille, chaque foyer apportant son plat. Tous sont différents, tous sont délicieux, et le fait qu'ils soient pris en communauté n'y est pas pour rien. Les femmes travaillent beaucoup au foyer. Les repas sont longs à préparer (ils ne sont pas délicieux pour rien), les lavages des ustensiles de cuisine et des vêtements sont fastidieux même si ils sont réalisés dans la bonne humeur (pas de machine à laver ici), les enfants sont nombreux, surtout en période de vacances scolaires, pendant laquelle les familles des villes viennent se ressourcer ou au moins envoient les enfants au village. Les villages du fleuve survivent surtout grâce aux membres des familles expatriés, qui envoient régulièrement des fonds ; quelques villages parviennent ainsi à combler le manque de ressources publics et à construire des écoles, des centres de santé, à avoir leur tracteur, à construire des puits, à se procurer des groupes électrogènes ou des panneaux solaires. Quelques projets d'ONG de passage ont aussi laissé leurs traces, dont quelques unes subsistent ; motopompes, châteaux d'eau, aménagements de périmètres agricoles. L'activité principale des jeunes en vacances est le football ; l'engouement est énorme, les tournois quasi-quotidiens. Certains (trop nombreux de l'avis des parents cultivateurs) délaissent les champs pour s'y consacrer, faisant éclater par moments quelques cris dans les rues des villages. Beaucoup de discussions, de concours, de projets (organisation de tournois de lutte sénégalaise avec des lutteurs professionnels venant du Sénégal, soirées musicales traditionnelles ou modernes, ...). Le coeur mauritanien bat fort dans cette vallée, majoritairement Peule avec quelques discrets commerçants Maures, très en marge mais bien présents eux aussi. Etre invitée dans ces villages est un honneur et une chance incroyable de décourvrir un beau morceau de l'âme mauritanienne, avec toute sa chaleur humaine, son accueil, son ouverture, sa générosité. Ca permet aussi de redécouvrir une vie simple, proche de la nature, une vie de village où tout le monde se connaît et vit ensemble, pour le meilleur, pour le pire, et, semble-t'il, pour l'éternité. Seule la télévision, en dehors du football, semble avoir bousculé un peu le quotidien et remplace désormais les discussions familliales nocturnes. Cette nouvelle ouverture sur le monde n'empêche pas la vie de famille (les personnes âgées ont par exemple toujours leur place), la vie de village ; elle vogue, comme partout ailleurs, entre séries distrayantes et documentaires instructifs, sans semble-t-il changer vraiment quoi que ce soit. La vie dans les villages est à la fois rude et heureuse, pleine d'obligations et libre. Un bel équilibre difficile à décrire. Un beau morceau de coeur, oui, très beau même...

Le coeur de la Mauritanie bat aussi plus au nord, plus à l'est, dans ces petites villes tellement cosmopolites qu'elles en sont indescriptibles, des concentrés de Mauritanie ; Kiffa, Ayoûn, Néma, pour ne nommer que celles où j'ai pu m'arrêter et observer un peu. Des joyaux d'humanité ; Négros-Mauritaniens, Maures Blancs, Maures Noirs, Négros-Africains étrangers (Maliens principalement, parfois Sénégalais), il y a tout le monde dans ces villes qui jalonnent la Route de l'Espoir, la si bien nommée du point de vue humain. On en oublie même le point de vue plus négatif purement "circulatoire" de cette route, par moment défoncée, traversée par les troupeaux, en montées-descentes sans visibilité, jalonnée de postes de police, douane et gendarmerie, très peu accueillante, toujours dangereuse. Comment vous raconter les attentes aux garages de taxis en phase d'organisation, avec leur micro-société si spéciale, entre chauffeurs de taxis qui passent de la colère au sourire si facilement, membres organisateurs des communes ou du gouvernement en observation-discussions, cuisinières-préparatrices de thé des restaurants-repos, jeunes vendeurs de pains et bouchers-préparateurs de méchouis-express, voyageurs nonchalents, certains connaisseurs donc armés de patience, d'autres amateurs et parfois un peu excédés, tous jamais pressés... L'esprit "incha Allah" peut ici être pleinement pris en flagrant délit d'apaisement des esprits, entre 2 échauffements involontaires. Les capacités d'arrangement et de négociation très mauritaniennes sont constamment à l'oeuvre. Devant chaque problème, chaque blocage, tout est tenté, les discussions se mettent en marche, on se familliarise pour régler le problème, on se prend par les sentiments pour avancer. Souvent main dans la main. Main sur l'épaule. Chacun sa place, son rôle, ses objectifs, ses priorités, qui peuvent tous basculer d'un moment à l'autre si les bons mots sont trouvés. En période de calme on prend une collation, 3 thés, du repos, on écoute les histoires, blagues et poésies, des uns et des autres, on écoute les nouvelles à la radio, on les commente. On s'apprécie, on s'écoute, on se sourit. Quelques gênes sur les  sujets inhabituels ou sensibles ; rapports avec les haratines-restauratrices, jeune naçrania (nasaréenne, chrétienne, ici forcément étrangère) célibataire en vadrouille, jeunes rappeurs nouakchottois en tournée, ...

Le coeur de la Mauritanie bat aussi, à la fois hautain et apeuré, dans les petites villes reculées de la brousse, coupées du monde, reliées au hasard des voitures de transport des commerçants, des touristes de passage, des affectations fonctionnaires (militaires, gendarmes, professeurs, infirmiers de la Garde Nationale), des besoins en main d'oeuvre étrangère (maçons Sénégalais principalement). Petites villes entre difficulté d'existence, richesses historiques et culturelles, nomades environnants arrivant au gré des pâturages, besoins vitaux et marchés hebdomadaires. Le lourd passé social, très hiérarchisé, est à la fois lointain et proche, dépassé et actuel. Résistance. Les haratines (esclaves affranchis, descendants d'esclaves affranchis) sont là, les familles Maures tributaires aussi, plus tout à fait à leur place, mais là quand même, bel et bien en bas. En haut trônent les familles figées en position dominante par les derniers conflits entre tribus du siècle dernier. Qui se figent elles-mêmes en position dominante. Replis, fermeture, vertige, leurs airs hautains ne sont que de la peur de ne plus savoir quelle position occuper si ce n'est celle de classe supérieure. Ils en nient les différentes cultures Négros-Mauritaniennes de leur propre pays ; beaucoup ne font pas la différence entre Peuls, Soninkés, Wolofs et Haratines. Les nomades de passage sont appréciés pour la viande qu'ils amènent, les touristes très peu par ceux qui arrivent à en profiter et pour les billets qu'ils ont en poche, les fonctionnaires lorsqu'ils démontrent leur efficacité, les maçons Sénégalais pour le travail qu'ils abattent. Les Français ont parfois un statut particulier parmi les touristes ; certains de leurs ancêtres ont passé un partie de leur vie ici, ont profondément aimé ce pays, ces gens, ont acquis un certain respect dont témoignent encore les tombes des cimetières chrétiens laissés au hasard des forts coloniaux. Partie du coeur mauritanien si difficile à percer, et même ne serait-ce qu'à approcher ; ce sera ma grande défaite, mon grand regret de ma dernière vadrouille, n'avoir pas su, ou si peu, diminuer la distance avec cette partie-là... Oualata, au moins aurais-je connu un aubergiste arrangeant, reconnu quelques sourires nomades toujours aussi sincères, naturels, à la fois rudes et sensibles, discuté avec quelques uns de tes courageux et accueillants fonctionnaires, Peuls et Maures. J'aurais parcouru tes roches, collines et dunes alentours, observé ta végétation, tes troupeaux, discuté avec quelques bergers, j'aurais connu ce terrible orage de la nuit du 9 au 10 août 2007, prié à distance mais avec tes habitants, vu ton barrage effondré, ton marché à terre, tes maisons effritées, tes populations effrayées, ta mosquée comme un miracle sous une lumière jaune-orangée embrumée, tes marres entre sable et roches, tes bassins naturels, tes fleurs, tes oueds, les dessins de tes roches errodées, ceux de tes portes pas si différents de ces derniers, un bout de ton âme, malgré tout, malgré toi. Macha Allah. Entre culpabilité et fierté je t'aurais, à ma manière, aimée. Tant pis pour la défaite ; un jour incha Allah cette distance ne sera plus qu'un souvenir de plus pour moi, une particularité socio-historique pour la Mauritanie.

Un jour incha Allah je reviendrai chercher ce coeur mystérieux, sans honte, sans culpabilité, sans fierté, juste pour retrouver un pays, une nature et des gens aimés, retrouver un peu de ce qui me constitue désormais. Avec un peu de chance ce sera l'hivernage, ses paysages et troupeaux magnifiques, ses journées d'attente en zones enclavées, avec un peu de chance ces mêmes chères familles d'accueil du bord du fleuve, avec un peu de chance d'autres magnifiques rencontres de brousse...

Incha Allah.